Santo subito


Le bon peuple de Sciences Po participe aux cérémonies à la mémoire de Richard Descoings

In Vodka Veritas renaît de ses cendres pour une dernière bafouille. Nous ne nous mêlerons pas aux concerts de lamentations des étudiants de Sciences Po qui ont perdu leur père spirituel en la personne de Richard Descoings. Nous avons assez traité de la fabrique du système de gouvernement Coin-coin dans nos précédents numéros pour prendre une distance critique face au merveilleux bilan de notre directeur bien-aimé. Spectacularisation de l’enseignement supérieur, augmentation des frais de scolarité (voir le numéro spécial Objectif Thune), jusqu’aux fameux bonus dont nous n’avons pas parlé (normal, on s’était déjà auto-dissout dans la bière et la bonne humeur). Nous ressortons des archives pour l’occasion un court texte sur la gouvernementalité Descoings paru dans le numéro 15. Amen.

Richard Descoings 2.0 est un parfait complément analytique en ceci qu’il incarne, à titre d’exemple, le nouveau paradigme de gouvernementalité que l’on doit désormais se farcir. Nous ne parlons ici nullement de l’homme, que nous laissons tranquille, mais plutôt d’une hypothèse de pouvoir par trop sagace. Célébrons-là par ces modestes énoncés.

Richard Descoings 2.0 est un type COOL et qui sait le décliner avec calcul. Afficher l’éclat de son teint hâlé ainsi que la mignardise de sa bobine souriante est une invitation à les lècher d’une seule langue et à dire de Descoings qu’il est MARRANT. Se balancer entre les poteaux, poutres et colonnes de la rue Saint-Guillaume, prévoit qu’on en dise qu’il est RIGOLO. Arborer la fraîcheur de son petit Bonzaï, attend qu’on en dise que c’est ETONNANT. Le COOL du pouvoir se décline et se nourrit de prédicats compactés et aussitôt intégrés, voués à êtres répétés et circulés.

Du pouvoir souverain et ses régimes de vérité extorqués sous le supplice à la gestion disciplinaire, qui découpe, renferme, concentre, quadrille, emmure les sujets en vu de leur dressage a succédé désormais une nouvelle norme de gouvernementalité de surveillance-sourire dont Richard

Descoings 2.0 est le protocole d’expérimentation.

Surveiller et sourire est la maxime à double tête dont Richard Descoings 2.0 est l’agencement PARFAIT.

L’hypothèse Richard Descoings 2.0, est un processus de dé-placement du centre du pouvoir vers les oubliettes. Sa pesanteur molaire, le ban glacial souverain, est simultanément atténuée par ses micro-agitations moléculaires qui nous sont distillées comment autant de petits A.I.E aveuglants. Dès lors que le directeur nous embrassera un à un dans les couloirs, signera « your friend » dans les documents administratifs, et se baladera en chemise blanche et bonzaï à la main, nous décréterons l’optimum de Descoings atteint, le pouvoir oublié et son agencement supposé, une baliverne.

Richard Descoings 2.0 est la corde sanitaire dissimulée derrière le cordon de la gloriole : l’èthos institutionnel que l’étudiant est chargé de défendre avec tant de dévouement lui ferait presque oublier qu’il est de passage et que son séjour peut a fortiori être écourté. « Le directeur a tous les droits sur la vie nue. Il peut faire entrer et faire sortir qui il veut, quand il veut, où il veut ». Il est en somme celui qui vous rappelle que lorsque l’on aime son quartier, ON RAMASSE.

Le débat portant sur le nouveau logo de « Sciences Po » NE NOUS INTERESSE PAS.

Richard Descoings 2.0 est au pouvoir ce que la flatterie culpabilisante est au simulacre démocratique. Comme le pouvoir, il donne la parole tout en se gardant d’écouter. Tout comme lui, il sait s’armer de succédané pour se rendre disponible, visible, facebookable, de sorte à accroitre l’intensité du regard froid, normalisateur et désarmant propre à l’exercice du ban. Deviens l’ami du pouvoir et oublie donc que LE POUVOIR N’EST PAS TON POTE.

Lorsque le pouvoir a su se glisser dans l’immanence, la séduction, et la furtivité, grande partie du terrain était conquis. Seul lui manquait le prétexte du copinage pour effacer le substrat de sévérité sur lequel il reposait, et nous injecter ainsi des doses de sympathies létales. « Descoings est sur mon Facebook ! Il est sympa ». Sachez que LE POUVOIR N’EST PAS SYMPA. Il est même TRES OCCUPE.

Et vous pouvez toujours vous reportez au Petit Coin-Coin illustré pour vous remémorez ses meilleurs (?) moments.

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IVV n°3, version non censurée!

Le légendaire premier numéro de rentrée redébarque en version Director’s Cut. Quelques problèmes nous avaient amené à modifier ce numéro pour sa mise en ligne, le voici donc en intégralité. Vous pouvez faire la comparaison avec l’ancien. Indice: les différences apparaissent lorsqu’on parle d’un professeur d’économie…

Téléchargez le n°3 d’IVV ! (697)

Bienvenue !

Créé en 2006 à l’occasion du Festival de la Presse Jeune (et on a remporté le premier prix, on est pas peu fier !), IVV se propose d’apporter un souffle d’ironie dans l’ambiance petite-bourgeoise de Sciences Po (ah oui c’est vrai on dit SciencesPo. maintenant). Crypto-communistes, rouges-bruns, juifs antisémites, IVV se targue d’avoir reçu les plus beaux éloges de la part de ses camarades de classe.

Découvrez ou redécouvrez tous les journaux au format pdf, et bien sûr retrouvez-nous en péniche (quand on y est) pour les versions papier (parce que bon, c’est bien aussi le papier).

Quelle n’est pas mon émotion, en relisant ces quelques lignes, de constater combien d’années nous séparent du début de l’aventure IVV. Eh oui les amis, cette aventure, qui aura fait rire plusieurs générations d’étudiants et trembler les puissants a, comme toute bonne chose, une fin. Nous ne serons plus là près de vous, à remplir vos moments de solitude dans des amphis trop remplis. Car nous ON S’EST CASSE! ENFIN!

Mais sinon vous pouvez toujours lire les chroniques cinéma que certains rédacteurs mettent à jour. C’est drôle, c’est intelligent, c’est IVV.

J’aurais dû faire de la com’.

Ah oui aussi, follow us on twitter. On fait notre révolution arabe. (175)

Des films en retard…

Cela fait bien longtemps que ce blog n’a été alimenté. C’est qu’on a une vie sociale, faut pas déconner! Je sais qu’on vous a manqué bande de coquins, ne le niez pas. On va donc se rattraper ici avec un best-of de tout ce que vous avez manqué.

Ma vie en l’air

Ce qui est bien avec les vacances c’est que durant le trajet, vous pouvez vous faire une culture blockbuster accélérée. Alors, imaginez 10 heures d’avion (20 heures en allez-retour) de priapisme oculaire… Commençons par le plus gag des blockbuster sorti l’année dernière, j’ai nommé 2012. Un film catastrophe de Emmerich (qui nous avait déjà infligé Godzilla, Le jour d’après ou encore cette daube immonde qu’est 10 000 BC) qui s’appuie sur les théories apocalyptique des Mayas à propos de la fin du monde. Loin de moi l’idée de commenter l’apocalypse ambiant (2012, c’est les élections présidentielles), ce qui est intéressant dans ce film c’est l’image qu’il nous renvoie de nous. En gros, les chinois ils sont quand même grave cool, ils ont construit en 2 ans des arches de Noé capables de sauver ceux qui auront payer leur billet d’entrée. C’est dans la morale un peu dégueu que se situe l’intérêt du film. En gros, le grand public est maintenu dans l’ignorance de la prochaine apocalypse, tandis que les riches et les puissants doivent payer une somme impressionnante (qui se chiffre en milliard) afin d’embarquer dans des bateaux made in China. Outre le fait que seuls les riches peuvent s’en sortir, le film essaie de nous faire ressentir un sentiment de pitié pour ces pauvres riches qui ne peuvent pas accéder aux bateaux faute de temps. Le film aurait prit une tournure beaucoup plus drôle si ils avaient tous crevé. Mais bon, on est dans un monde libéral merde, quand tu paies, tu dois être servi. Le paradigme libéral est également représenté par John Cusack, père de famille, prêt à tout pour sauver son ex-femme et sa fille. En gros, si tu veux, tu peux, merde. Et toi le pauvre arrête de chialer. T’avais qu’à avoir de la thune.

Autre film-avion aussi, I love You Philipp Morris. Non, ce n’est pas une suite de Thank you for smoking, mais un film particulièrement réussi sur l’homosexualité, avec un Jim Carrey bluffant de sincérité gay. « Inspiré d’une histoire vraie », le film raconte l’histoire d’un pauvre hétéro marié deux enfants qui se morfond dans sa vie de cul-béni américain. Alors que des culs, il aimerait bien en bénir, et pas que des femelles. A l’occasion d’un accident de la route, il fait un outting salutaire. Mais bon, c’est difficile d’être homo, il faut bien s’habiller, aller dans des restos chics, bref se soumettre aux injonctions de la représentation capitaliste de l’homosexuel urbain. Du coup, Jim se met à voler, truander, mentir. Ce qui l’emmène tout droit en prison, où il rencontre son âme soeur, Ewan Mc Gregor. Ce film est la chronique d’un homme épris de liberté, qu’on ne saurait enfermer. C’est aussi un film qui s’écarte des clichés habituels réservés aux films traitant d’homosexuels. La romance entre Jim et Ewan s’insère naturellement dans la trame narrative. Et puis, Jim Carrey est excellent, dans la lignée de ce qu’il a montré de meilleur, depuis The Truman Show (ce qui ne veut pas dire que je néglige des films comme The cable guy ou Fous d’Irène).

Autre film que j’avais raté, The ghost writer de Polanski. Polanski a délaissé les jeunes filles quelques temps pour nous livrer un film politique teinté de thriller psychologique. L’enfermement, comme le récent Shutter Island est au coeur de la problématique du film. Un enfermement physique pour Ewan Mc Gregor (encore lui), nègre littéraire de l’ancien premier ministre britannique interprété par Pierce Brosnan (excellent dans un rôle lunaire et fantomatique). Le retournement de situation final est moins intéressant que l’atmosphère qu’a réussi à instiller Polanski tout au long du film, un mélange de soupçon, de schizophrénie et de paranoïa (tiens tiens ça vous rappelle pas Shutter Island ?).

Bon voilà tout pour le rattrapage de ces quelques mois d’absence… Bientôt plus de chroniques. Plus de cinéma. Plus de tout.

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Les sans-papiers de mon père

Vous voyez Welcome, le film de Philippe Lioret ? Un jeune réfugié afghan débarqué à Calais trouve refuge chez un maître de natation fraîchement divorcé (Vincent Lindon). Très réaliste, le film suivait le combat de ces deux hommes dans leur affrontement avec la réalité et l’administration française. Bon, vous prenez Welcome, et vous mettez Lucchini et Viard et une situation typique de la comédie française et vous obtenez Les invités de mon père. Contre toute attente, ça marche, malgré quelques couacs, justement parce que ce n’est pas de la comédie française stricto sensu.

Alors qu’on attendait quiproquo et dialogues bien sentis, bons sentiments bobos et fraternité universelle, nous avons là mensonges, mesquinerie et voyeurisme, mais avec le sourire et l’acidité des films français, qui quand ils ne sont pas caricaturaux, sont plutôt bons. Ici, la réalisatrice s’amuse à prendre les spectateurs à contre-pied. On s’attendrait à ce que le grand père, médecin, ancien résistant et militant de l’avortement, accueille une famille malienne et communie avec eux dans un relativisme culturel ludique et joyeux. Ce sera finalement une émigré géorgienne avec sa fille, paradigme de la beauté froide (mais tape-à-l’œil) des steppes glacées de l’Oural. Contrairement à ce qu’on pourrait attendre, aucune compassion dans le traitement de la clandestine n’est distillée : elle est raciste (« même s’il n’est pas privé, c’est un bon lycée, il n’y a pas de noirs et d’arabes », tu m’étonnes, à côté de la rue Gay-Lussac…), vénale, vulgaire et aguicheuse. La bonté altermondialiste du Ve arrondissement en prend un coup… Le film n’évite cependant pas les caricature, justement parce qu’il veut en éviter certains : la petite-fille du médecin, militante pour les sans-papiers nous fait le coup de la petite fille riche rebelle en pleine crise œdipienne, tandis que le topos de la Russe vénale vient remplacer celui du gentil Noir, mais n’en demeure pas moins un idéal-type. On est moins gêné par les petites mesquineries de la nature humaine que par l’image qui transpire de ce portrait en demie-teinte : si on ne peut pas trop se moquer des immigrés africains, pourquoi ne pas s’en prendre aux ex-URSSiens ?

Là où le film est très bon, c’est quand il croque les enfants du médecin : Karin Viard a voulu faire comme papa, médecin généraliste, elle bosse à l’hôpital, sort avec un type bien sous tout rapport (donc chiant), tandis que Fabrice Lucchini campe l’anar de droite (tiens tiens, ce n’est pas un rôle de composition), qui s’est rebellé contre l’autorité parentale en devenant avocat d’affaire prospère et occupé. L’une devra apprendre à tuer le père, l’autre à se réconcilier avec lui. Les certitudes de Karin Viard s’écroulent lorsqu’elle apprend que, malgré toutes ses gloires passées, son père peut se montrer lubrique et salaud, tandis que Lucchini défend son père accusé d’égoïsme. Les relations frère/sœur sont bien écrites, bien interprétées. Seule la fin laisse à désirer, où le délire lucchinien de la littérature comme porte de la vie prend le dessus sur le cours du film.

L’actualité rattrape le film. L’évacuation du piquet de grève de la rue du Regard et l’intervention policière nous prouve que les sans-papiers ne sont plus si invisibles que ça, même si le gouvernement continue à ignorer leur participation à la société française. Enfin, on ne crée pas un Ministère de l’identité nationale pour rien…

Edit : on me fait remarquer que la Moldavie ne se trouve pas du tout à côté de l’Oural. J’y consens. Que ne ferait-on pas pour un bon mot.

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Dégoûts et des couleurs

Si le goût appartient à une classe, comme disait l’ami Bourdieu, gageons que nous ne défendons celui de la classe dominante. La folie des classements en cette fin de décennie dessine le goût d’une critique pseudo-engagée, des Inrocks aux Cahiers en passant par Positif. Reconnaissons à Positif une certaine cohérence entre leur position ancrée « à gauche » et leur engagement esthétique. Mais quand on fait l’éloge de Campion et son dernier film chiant comme la mort, on ne peut pas se poser comme défenseur d’une esthétique révolutionnaire, au sens de Benjamin.

Ni populo, ni chiant.

Voila la doctrine que l’on essaiera de s’imposer. Entendons-nous, le sens de « populo » ne signifie pas que nous vouons aux gémonies les productions satisfaisant les bas instincts des masses prolétaires, mais que nous refusons de considérer un film comme un produit que l’on serait susceptible d’échanger dans un marché. Un film produit comme un baquet de lessive, ce n’est pas un film, c’est un baquet de lessive. Ce qui ne veut pas dire que des films populaires ne puissent être intéressant, beaux  ou tout simplement pertinents. Les films d’Appatow, de En cloque mode d’emploi à Funny people, ils nous disent quelque chose à propos de la société américaine derrière un ton volontairement régressif, que la pseudo-branchitude des films torturés français ne saurait rendre. Tout comme Shutter Island qui derrière son gros budget et ses grosses stars montre mieux que quiconque les mécanismes d’une société d’enfermement.

Tout comme il ne faut pas confondre film à portée social et film chiant. Belvaux, Jia Zhang-Ke, sont des réalisateurs qui captent les tensions sociales et les recrachent de manière brute, brusque. Ce sont des films qui font appel à l’intelligence du spectateur, un « spectateur émancipé », et non pas passif.

L’idéologie dominante est l’idéologie de la classe dominante.

Bien entendu, nous serons souvent en accord avec le bon goût de la critique française (par exemple sur le cas Jia Zhang-Ke), mais pas pour les mêmes raisons. Pour certains la forme prime, pour d’autre c’est le fond. Gageons que « la forme au service du fond » soit notre mot d’ordre, mais pas n’importe quel fond, ni n’importe quelle forme. Ce qui importe c’est de voir quelles sont les films rejetés par la critique, ceux qu’elle tait, qu’elle ne prend pas la peine de critiquer car elle y voit un « art mineur ». Le film de genre, le film de série B, celui qui n’intéresse pas la troïka de la critique cinématographique mérite notre attention. Car nous pouvons y voir ce qui manque dans les autres films.

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Le talent d’Achille

Mes titres sont de plus en plus drôles. Je devrais travailler pour Libération (quoique leur « ivre de formes et de peintures » et pas mal non plus). Kitano, que les fans de samouraïs connaissent bien depuis Aniki mon frère et Zatoichi. Dans Achille et la tortue, son dernier film, Takeshi Kitano nous livre une réflexion très visuelle sur la place de l’œuvre d’art et de l’artiste. Nous suivons tout au long de ce film l’histoire de Machisu, qui, parti avec un pinceau en argent dans la bouche (son père étant le parrain industriel de son bled natal), se retrouve seul avec son talent d’artiste en bandoulière. Tout comme Achille qui ne parvient jamais à attraper la tortue, Machisu court après l’art et la renommée sans jamais l’atteindre, laissant sur l’autel de l’art tous ses proches. Son père se suicide après avoir essuyé une banqueroute catastrophique, sa belle-mère le place chez son oncle acariâtre avant de se suicider… Chaque mort donne l’occasion à Machisu d’en saisir l’esthétique macabre, sans que cela semble l’émouvoir. Devenu étudiant, il se lance à corps perdu dans les études d’art, sans pour autant trouver l’originalité qui lui permettrait de devenir célèbre. Il passe sa vie à (mal) copier les grands de ce monde (Picasso, Mondrian, Magritte), tandis que ses camarades meurent ou se suicident pour l’art. Lui poursuit sa vie, qu’il façonne comme une œuvre d’art, avec sa femme qui l’assiste dans son périple artistique, avant de le quitter, elle aussi, lorsque son indifférence le pousse à tenter de donner à la mort de leur fille unique, prostituée, une connotation purement artistique.

Achille et la tortue s’insère dans une trilogie marquée par un fort aspect autobiographique (Takeshis’ et Glory to the filmmaker !). Toutes les peintures sont de Takeshi Kitano lui-même, et le peintre lui-même est son double blond, sorti tout droit de l’imaginaire schizophrène de Kitano dans Takeshis’ (« Beat Takeshi »). Au-delà de la chronique hallucinée d’un artiste en devenir, c’est le statut de l’œuvre et de l’artiste qui est en question : a-t-on besoin de la reconnaissance publique pour être un artiste ? Peut-on vivre uniquement de l’art ? Peut-on trouver une esthétique dans le macabre (à l’exemple des différentes morts qui jalonnent le parcours de Machisu, ainsi que ce moment terrible où le couple d’artistes s’arrête devant un accidenté de la route pour le peindre – et non lui venir en aide). Si Kitano ne donne pas de réponse définitive, c’est que la question n’est pas simple, à l’exemple du vendeur de rue qui questionnent les étudiants en art : « si vous proposez à des miséreux une boulette de riz ou un Picasso, à votre avis que choisiront-ils ? L’art ne sert à rien si on ne survie pas ».

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Fuck la critique…

… c’est un peu ce que l’on a envie de dire ce moment à propos des deux films que mon collègue mais néanmoins ami a présenté avant moi, à savoir La rafle et Shutter Island. Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas vous refaire une critique de ces deux films, mais une critique de la critique (Une Critique de la Critique critique dirait l’ami Karl). Non pas que les deux films soient comparables (quoique le traitement de la Seconde Guerre mondiale soit au centre de ces deux films), mais que certains critiques de cinéma, et souvent les mêmes, ont encensé l’un au détriment de l’autre. Et je ne parle pas de BHL qui dans Le Point distille toute sa médiocrité à propos de Shutter Island, c’est à se demander si comme pour l’affaire Botul, Nanard a-t-il vraiment pris la peine de voir l’œuvre avant de la critiquer ?

Prenons La rafle. Une œuvre esthétiquement mauvaise, dont le jeu des acteurs reflète l’amateurisme du propos. On se demande bien ce qu’on foutus les historiens engagés comme consultants pour avoir permis au semblant de réalisatrice de nous infliger cela. Les journaux louent le talent de Mélanie Laurent (le film est « porté par l’interprétation tendue et déchirante de Mélanie Laurent » nous dit Le Figaro) et saluent une « œuvre utile » (La croix). Le fait que je cite des journaux « de droite » ne doit pas nous faire oublier que du côté de la gauche molle (L’Obs), l’éloge est en tout point pareil. Pourquoi ? Parce que cette œuvre est à l’instar de ses admirateurs, molle, consensuelle et évite de faire des vagues. La rafle dédouane en grande partie les français, simples badauds comme ceux qui étaient au pouvoir. A côté de l’Hitler désaxé que l’on nous donne à voir, Pétain fait mine de grand père gentil. Pas un français n’est au fond antisémite, tous se plient en quatre pour aider les juifs déportés (à part les gendarmes). Les pompiers sont trop cools, les prêtres sont philosémites, les directeurs d’écoles se battent pour leurs étudiants juifs, les concierges (sic) préviennent les habitants juifs de la descente de police… Ces actes, qui individuellement ont bien existés (sinon comment expliquer qu’une grande partie des juifs français aient réchappés à la déportation ?) sont surreprésentés et glorifiés. Alors que la lâcheté, l’avidité, la méchanceté ou tout simplement la neutralité sont balayés d’un revers de main. Depuis Le chagrin et la pitié c’est un sacré retour en arrière (pour ne pas dire « révisionnisme ») auquel on assiste. Et c’est bien ce qui fait plaisir à La Croix (le prêtre est cool), Le Figaro (qui se réjouit de la réhabilitation de Pétain) ou l’Obs (unité nationale et molesse du propos). Le film est bien trop didactique pour faire preuve de finesse (on y apprend qu’il fallait croire Hitler quand il programmait dans Mein Kempf la destruction des juifs), tandis que les alliés anglo-américains sont bien heureusement épargnés. Que dire des personnages ? Ils représentent chacun un topos particulier du juif : le communiste, le sioniste, celui qui se résigne, celui qui croyait en la France, celui qui arrive à s’enfuir… En schématisant au possible les personnages, la réalisatrice ne fait preuve d’aucune complexité dans la construction des caractères. Les blagues de Gad Elmaleh tombent à plat. D’ailleurs quel idée de confier le rôle d’un communiste polonais à un sépharade, d’autant que beaucoup de ses réactions sont anachroniques (les trois étoiles annonçant la fin de shabbat doivent plutôt venir de l’histoire personnelle de la réalisatrice que d’une reconstitution quelconque du rapport au judaïsme de cet émigré trotskiste, marié avec une femme religieuse…).

L’autre injustice est celle faite à Shutter Island. BHL traite quasiment Scorsese d’antisémite dans sa présentation du camp de Dachau (alors qu’aucun des déportés n’est juif dans le « traveling totalitaire » qui ne montre que des prisonniers politiques). Les cahiers du cinéma parlent de « grossièreté » et de « surplace ». On aimerait savoir comment les Cahiers du cinéma voudraient retranscrire l’enfermement et la folie si ce n’est dans la contigüité de l’espace. On les laissera faire de la mauvaise exégèse de Deleuze en nous recadrant sur Foucault. Le film se prête plutôt bien à ce genre d’analyse, on ne peut en effet traiter de la folie, de l’asile et des camps sans se référer à notre ami chauve. Depuis que Pinel a libérer de leurs chaînes les fous, il a placé la folie dans le cadre de la médecine et fait rentrer le fou dans une relation médecin/patient que traduit très bien le film. Le fou est ainsi considéré comme déviant par rapport à une norme que l’on va essayer de lui faire intégrer à coup d’analyse, d’aveux, et de lobotomie. Sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, Shutter Island est un film à plusieurs niveaux, qu’il faudrait revoir pour mieux apprécier. Ce qui est intéressant, et finalement dérangeant dans ce film, c’est qu’il nous prend par surprise. On s’attend à à trouver un lien de parenté explicite entre les camps de concentration nazis et l’asile, mais la réalité est beaucoup plus complexe. L’asile, ce n’est pas le camp de la mort, c’est d’ailleurs une technique beaucoup plus ancienne, mais ils participent tous deux à une redéfinition de la norme et du couple intérieur/extérieur, tout comme la prison. Le fameux « retournement de situation » n’est finalement pas si important et s’insère assez naturellement dans la trame du film. Certes, certaines ficelles sont grosses, tandis que d’autres points auraient mérités un éclaircissement, mais au total, ce film arrive bien à instaurer une ambiance paranoïaque et nous fait entrer aux confins de la folie. On croit ainsi plus à cette fiction assumée qu’à l’ersatz de docu-fiction qu’est La rafle.

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La Rafle

Qui a raté la sortie de la Rafle ? Impossible, affiches partout dans Paris, émission consacrée à la sortie du film sur France 2, sans compter les bandes annonces, les sujets qui lui ont été consacré aux JT, à la radio… Il y a donc là une forme d’injonction mémorielle : l’insistance sur la réalité historique des faits présentés en témoigne. La Rafle ne se veut pas une fiction. En cela le film serait la représentation en couleur, vivante d’évènements certes connus, mais dont on n’a ni film, ni vraiment de photo. Finalement la démarche n’est peut-être pas si éloignée de celle de la série documentaire Apocalypse, et la colorisation des archives de cinéma défendue par les réalisateurs comme un moyen de permettre aux « jeunes générations » d’accéder à cette histoire (à quand la 2e Guerre Mondiale en 3D alors ?). Pour en revenir à la posture particulière adoptée par la Rafle, la cause en est en grande partie révélée lors de la bande annonce de fin : Serge Klarsfeld est le conseiller historique de la réalisatrice Rose Bosch… et il est possible d’imaginer que dans ce tandem le premier ait plus pesé que la seconde. On ne peut guère faire de reproche à la reconstitution historique du Vel d’Hiv, mais cela ne suffit pas à faire un film. En effet il y a un très beaux et très réalistes décors, dans lesquels évoluent des personnages à peu près inconsistants.

Les enfants jouent un rôle central dans le film : ils sont mignons, gentils, font des bêtises pas très graves… bref ce sont de parfait Parigots qui courent dans Montmartre cartable au dos… tout en devisant de la politique, de leur judaïté, du nazisme et de l’antisémitisme, et sous le regard énamourés de leurs mères-juives. Bref tout ceci est bien caricatural, et on n’y trouve pas vraiment d’intérêt : les enfants sont sûrement très émouvant, mais cela fait ressembler la Rafle plutôt aux Allumettes Suédoises qu’à Au Revoir les Enfants ou La Colline aux Mille Enfants, qui montraient qu’il était possible de faire à la fois quelque chose d’intéressant, artistiquement et historiquement, tout en se fixant sur les enfants victimes de la Shoah.

Mais si le monde des enfants autour duquel se fixe la Rafle n’est pas très réussi, il en va de la société inverse : Hitler, Eva Braun, Pétain et Laval, que l’on voit apparaître de temps à autre à l’écran. Ne parlons pas de la performance d’acteur, on ne fera sûrement pas mieux que Bruno Ganz, mais on peut essayer de s’en approcher. Or là Hitler ressemble plus au Dictateur de Chaplin… en soi c’est aussi une performance, mais malheureusement ça ne colle guère avec l’ensemble du film. Toutes ces scènes avec les « grands personnages » tombent comme des cheveux dans la soupe et ne s’intègrent pas à l’histoire centrale, celle de la famille Weismann.

Mise au point historique: La Rafle du Vel d’Hiv est un point d’histoire paradoxal, évènement de loin le plus connu de la déportation des juifs de France, c’est aussi un « non-évènement » en terme d’image: on ne possède aucune photographie, ni a fortiori aucun film de l’intérieur du Vel d’Hiv ces jours de juillet 42, et seulement une photographie de l’extérieure (voir ci-contre). Alain Resnais lui même s’est fait piégé par cette absence dans Nuit et Brouillard: l’image qu’il insère dans son film a longtemps été considérée comme la seule existante de l’intérieur du Vel’d'Hiv (voir ci-conte). Or une étude attentive de celle-ci montre que ça ne peut-être le cas: sur la photo on voit une grande majorité d’homme, or la rafle avait concerné principalement des femmes, des enfants ou des vieillards. Les recherches de Serge Klarsfeld a ce sujet ont permis de découvrir la vraie origine de cette image qui datait de 1944: ceux qu’on y voit son des collaborateurs interné au Vel’d'Hiv à la Libération. Noire ironie de l’histoire. Cet aspect du manque de témoignage de personne ou à travers des images est un des points bien soulevé par le film, où l’on voit le personnel médical se heurter à la volonté de Vichy d’avoir un minimum de témoin: c’est sûrement là qu’on peut voir la main de Serge Klarsfeld, sûrement très bon conseiller historique… ce qui n’est pas la garantie d’un bon film.

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Sortez-moi de là!…

…C’est à peu près ce qu’on a envie de crier au bout d’une heure de projection de Shutter Island, à l’image du personnage incarné par Léonardo Di Caprio. Scorsese réussit admirablement à faire entrer l’angoisse chez le spectateur, mais sans recourir à des images particulièrement choquantes, ni utiliser les grosses (et inefficaces) ficelles du film d’horreur « de genre ». Rien que pour ça, Shutter Island vaut la peine d’être vu.

Certains ont été apparemment plus choqués que d’autres, BHL lui ne s’en est pas remis. Il nous offre encore une fois l’occasion de rire de son incroyable talent comique en livrant son analyse personnel du film. Elle est là, sur le magnifique site bernard-henri-levy.com , autel à la gloire de BHL: http://www.bernard-henri-levy.com/de-tarantino-a-scorsese-quand-hollywood-flirte-avec-le-revisionnisme-le-point-du-4032010-4438.html
(Putain si vous saviez ce que ça me coûte de mettre le lien en sachant qu’ainsi il va être mieux référencé etc…). Passons sur Inglorious Basterd, et arrêtons nous sur Shutter Island et Dachau. Une petite correction d’abord, « Arbeit Macht Frei » était bien inscrit également sur le portail de Dachau, comme sur de très nombreux camps de déportation, mais ça BHL semble l’ignorer. Il ne dit pas ,par contre que l’exécution sans jugement des gardes SS par les GI est un fait exact, ce qui prouve que Scorcese et Dennis Lehane, l’auteur du roman éponyme, ont eux vérifié leurs sources. Pour en revenir à BHL il est tout de même surprenant qu’il n’ait retenu du film que les 10 minutes (mises bout-à-bout) qui se passent à Dachau, pour condamner le film comme antisémite, et faire de Martin Scorcese l’héritier de Léni Riefenstahl. J’en profite au passage pour faire une petite correction supplémentaire: Dachau était un camp de concentration, d’abord destiné aux opposants politiques, des juifs y furent déportés bien sûr. Mais il me semble qu’il faut revoir avec précision les images de la libération du camp: rien n’indique que les déportés sont juifs, ils n’ont pas d’étoile jaune, au contraire. Bref BHL s’engouffre dans une lecture unique, et guère originale venant de lui lorsque on finit par comprendre sa psychologie. En parlant de psychologie cette scène à un intérêt pour le film en lui-même, c’est justement d’expliquer (en partie) le désordre qui règne sous le crâne du personnage de Leonardo di Caprio.

Car Shutter Island c’est bien plus que ces 10 minutes de flashback: ils ne sont même qu’une justification, un panneau dans lequel tout le monde tombe avec Leonardo Di Caprio. Il servent avant tout à cacher ce qui se passe vraiment à Shutter Island, ce lieu en tout point exceptionnel, avec ses habitants étranges et son climat digne d’un film de Roland Emerich. C’est Scorsese qui est un habile psychologue, qui joue avec la conscience collective pour mieux amener le spectateur là où il le souhaite. Bref vous l’avez compris il n’est pas question de raconter la fin pour ne pas déflorer le film. Le dénouement montre tout de même que la paranoïa du complot dans laquelle on finit par tomber s’écroule d’un souffle lorsque plutôt que de soupçonner les autres, on se regarde soi-même: BHL aurait pu en tirer une leçon.

Pour finir les acteurs participent également à la qualité du film, Di Caprio évidement, mais également Mark Ruffalo, en flic-collègue gentil mais un peu con-con, et surtout Ben Kingsley et Max von Sidow (le chevalier du Septième Sceau quand même!) en couple de médecin bien inquiétants.

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