Contrairement aux cinémas avoisinant, comme le Japon, l’Indonésie ou la Corée, la science fiction chinoise est rare, voire inexistante. Il faut peut être y voir la main de la censure, bien qu’à Hong Kong également les films de SF ne sont pas légion, à l’exception de Future X-Cops, de Wong Jing, une coproduction sino-hongkongo-taiwanaise (la grande Chine quoi), avec Andy Lau et Fan Bingbing. Une sombre histoire de flics du futur qui tentent de remonter le temps pour empêcher un attentat. Le fait est que la science fiction est peu présente dans le cinéma de genre de l’Empire du Milieu, qui se concentre sur le film de sabre (wu xia pian) ou de fantômes ancrés dans la mythologie chinoise (voir A chinese ghost story de Tsui Hark et toutes ses séquelles, qui se fonde sur les « histoires étranges » de Pu Songling du temps de la dynastie des Qing) ou de gangsters.

Pourquoi une telle timidité vis-à-vis de la science fiction ? En Chine continentale, c’est assez compréhensible. La science fiction possède un répertoire narratif large, qui permet d’utiliser la dystopie, l’uchronie, l’utopie, le futurisme comme autant de ressources permettant de parler du présent ou des dérives politiques et sociales que nous connaissons. Quoi de plus subversif qu’un bon 1984, Fahrenheit 451 ou Blade Runner ? La Chine ayant interdit aux réalisateurs d’utiliser l’outil du « voyage dans le temps », afin de se prémunir contre toute critique du présent par comparaison avec un passé ou un futur idéalisé, on comprend bien que la SF ait rejoint les documentaires sociaux dans les cartons de la censure. On pourra de même s’étonner de l’absence de films de zombies en Chine. La subversion légendaire de ce sous-genre du cinéma incarnée par l’ami Romero (racisme, société de consommation…) y est peut-être pour quelque chose.
D’autre part, la tradition SF dans la littérature chinoise est historiquement très faible. A cause bien entendu du réalisme socialiste, de la Révolution culturelle et de tout un tas d’autres raisons. Pourtant, cela avait bien commencé avec la traduction en chinois des œuvres de Jules Verne et d’H.G. Wells par Lu Xun, le père du roman moderne chinois. Le romancier de SF le plus connu en Chine, Ni Kuang, est un farouche opposant au régime communiste, qu’il a fuit en 1957 pour Hong Kong, avant de finir aux US par peur de la rétrocession.
Alors pourquoi diable parler de la relation entre Chine et science fiction, sinon pour déplorer le manque d’enthousiasme de l’industrie cinématographique chinoise pour les extra-terrestres (à l’exception notable de l’excellent CJ 7 de Stephen Chow). Parce que si la Chine ne s’intéresse pas plus que cela à la SF, la SF s’intéresse à la Chine. De façon paradoxale.
Alors que je rematais la série culte de Whedon, Firefly, je me suis rendu compte que la langue officielle de ce monde futuriste était le mandarin, les sinogrammes étant l’écriture courante et les baguettes de rigueur. On peut ainsi entendre les personnages s’interpeller en chinois pour s’insulter (cao ni ma, que l’on peut rendre par « nique ta mère »), se dire des mots doux, ou tout simplement pour communiquer. Un site répertorie d’ailleurs les insultes proférées durant les 14 épisodes de la série. La série de Joss Whedon en donne l’explication, l’Alliance, qui domine l’univers connu, est une fédération des deux super-puissances restantes, les Etats-Unis et la Chine. Son drapeau est ainsi un mélange des deux emblèmes. Le futur, pour Whedon, ne pourra faire l’économie de la Chine. Mais ce n’est pas l’unique œuvre de science fiction qui fait ce raisonnement.

Si l’on revient aux origines du cyber-punk au cinéma, Johnny Mnemonic fait lui aussi le postulat d’une domination (culturelle et gastronomique) sinon de la Chine, du moins de l’Asie. Los Angeles est couverte de sinogrammes et de yakusas qui se battent pour récupérer la mémoire de Keanu Reeves. Mais l’on peut remonter à Blade Runner de Scott en 1982, qui nous montrait un monde dominé par les sinogrammes et la bouffe asiatique (comme par ailleurs le Cinquième élèment, qui en est la relecture maladroite).
Plus récemment encore, Repo Men, avec Jude Law et Forest Whitaker (et Liev Schreiber quand il ne jouait pas Dent-de-Sabre) utilise le même procédé. En 2025, l’Union, une société privée qui a réussi à développer des organes bio-mécaniques, offre aux malades la possibilité de prolonger leur vie (ou d’améliorer leurs performances) en échange d’un crédit de trois mois qui, s’il n’est pas remboursé à temps, entraîne la mort de l’acheteur par « repossession » de leurs organes factices par des agents. Jude Law et Forest Whitaker jouent ces « repreneurs » qui ouvrent des corps afin de réclamer la propriété privée des organes métalliques. Bref, ce monde aussi est envahi par des sinogrammes qui parsèment les rues américaines. A croire que la détention par les Chinois des bons du trésor ricain fait gamberger les scénaristes d’Hollywood..
Comment expliquer l’engouement de la SF pour les caractères chinois, les baguettes et les nouilles (à noter que les films cités n’intègrent pas de cast asiatique, à part Johnny Mnemonic et la prestation toujours drôle de Takeshi Kitano) ? Cela montre d’une part que l’avenir est perçu par les scénaristes et écrivains comme potentiellement chinois, tout du moins au niveau culturel. Comment faire l’impasse sur un pays qui représente un bon sixième de la population mondiale ? Si l’on réfléchit sur le futur, et sur la potentielle mixité de la population mondiale, force est de constater qu’il est fort possible que dans quelques centaines d’années nous ayons tous du sang chinois. D’autre part, la puissance fantasmée de l’armée et du gouvernement chinois, son incroyable efficacité quand il s’agit d’exploiter des paysans pour construire des arches de Noé technologiques (voir 2012 par exemple), tend à faire penser qu’un gouvernement mondial se fera sous l’égide de la Chine, quand tous les pays européens ayant sombrés dans la crise, emportés par les Etats-Unis. On peut ici se reporter au livre de Chan Koonchung, Les années fastes, qui montre une Chine post-crise dominant économiquement le monde, et ayant effacé de la mémoire de ses habitants les massacre qu’elle a perpétrés.
Il ne faut pas oublier l’aspect extrêmement esthétique des sinogrammes, et son utilisation futuriste, comme une sorte de hiéroglyphe du futur. Les sinogrammes permettant également de tromper le spectateur sur leur signification, rajoutant au mystère et à l’étrangeté d’une uchronie.
Tout cela alors que la Chine ne manque pas de sujets très science-fictionnels. Par exemple cette télé locale de Xi’an qui prend un vagin en plastique pour un champignon. Ca pourrait donner quelque chose du genre L’invasion des vagins-champignons. (301)