Deux films qui sont sorti cette semaine portent la marque d’un certain art du conte juif. Le premier, c’est bien entendu le nouveau film des frères Coen, A serious man. Prenant place dans une communauté juive du Midwest américain à la fin des années 60, le film suit les péripéties de Larry Gopnik, marié deux enfants, en plein doute existentiel. Sa femme veut le quitter, sa titularisation de professeur de physique se trouve menacé par des lettres anonymes, et son frère vit chez lui (l’excellent Richard Kind, le Paul Lassiter de Spin City). Tous ses répères s’effondrent peu à peu, et l’aide qu’il réclame auprès des rabbins de la communauté le plonge dans une perplexité encore plus profonde. Le prologue du film, que d’aucun qualifierait d’absurde, propose une des clés de lecture du film. Dans un vieux shtetl polonais, un homme invite un tsadik qui l’a ramené chez lui. Sa femme lui assure qu’il a invité un dibbouk à la table, une créature malfaisante qui s’est emparé du corps du tsadik. La femme lui plante un couteau dans le cœur, et celui-ci part, sans pour autant que l’on sache s’il est ou non un dibbouk.
Ah, au fait, j’ai oublié de le mentionner, mais avant de voir ce film, assurez-vous que vous êtes bien circoncis ou que vos connaissances en pratique du judaïsme sont suffisantes. Il faudra vous familiariser avec des mots tels que talmud torah, bar-mitsvah, guet etc.
Autre précaution, n’allez pas au cinéma l’après-midi en semaine. C’est rempli de vieux et ça pue l’eau de Cologne.
Donc, le film est principalement construit comme un conte yiddish moderne, qui plonge à la fois dans les racines du judaïsme ashkénaze et de la propre vie des frères Coen. Comment ne pas voir dans l’ennui qu’inspirent les cours d’hébreu du talmud-torah au fils Gopnik le propre sort des frères Coen, qui préféraient écouter du Jefferson Airplane et fumer des pétards que d’écouter un vieux juifs vous parler ivrit ? Ne cherchez pas de sens dans ce film, il est justement fait pour que l’on s’y perde, que l’on écoute les midrashim modernisés des rabbins qui ne nous apprennent finalement rien (comme l’histoire hilarante des dents du goy). On remarquera la présence de Simon Helberg, le Howard Wolowitz de Big Bang Theory, en rabbin débutant, touchant de non-sens. Finalement n’est-ce pas le vieux rabbin qui a raison lorsqu’il fait référence, en rendant au fils Gopnik son walkman, à Jefferson Airplane ? Quitte à ne pas trouver de signes divins dans les événements quotidiens, autant écouter du rock. De même que, lors de rentrer dans l’âge adulte en lisant la torah le jour de sa bar-mitsvah, le fils Gopnik arrive complètement foncdé. devant toute la communauté réunie dans la synagogue On se rappelle alors que les frères Coen ont commis The Big Lebowski, et on admire.
Je ne peux vous dévoiler la fin du film, mais elle prête justement à ces délires mystiques sans pour autant donner un sens au film. C’est que l’anti-héros des frères Coen est pareil à l’homme de Kafka dans Devant les portes de la loi, il attend un signe, une permission pour rentrer dans le temple, qui ne viendra jamais. Un autre conte juif en somme.
Tout ça m’a donné envie d’écouter du Jefferson Airplane.
Celui de Joann Sfar est tout autre. C’est l’histoire de Serge Gainsbourg arrangée par les soins du dessinateur du Chat du rabbin. Sfar le dit lui-même, c’est un « conte », pas un « biopic ». Un conte juif aussi, qui dépasse de loin les interprétations réalistes de la vie de Lucien Ginzburg, enfant de juifs russes émigrés à Paris. Durant ces moment de vaine agitation autour d’un prétendu débat sur l’identité nationale, il est bon de rappeler que celui qui représente pour beaucoup la chanson et la provocation à la française n’est qu’un juif immigré, persécuté comme ses coreligionnaires par l’Etat français durant la Seconde Guerre mondiale.
Sfar commence tout en poésie. Il nous présente la vie du jeune Ginzburg durant l’Occupation, son destin de peintre raté, rattrapé par un judaïsme qui ne l’a pas culturellement structuré, mais qui va le redéfinir aux yeux de la société. Sfar utilise l’onirisme caractéristique de ses BD pour retracer ces années d’occupation, une caricature de juif affichée dans les rues de Paris prenant forme sous les yeux du jeune Lucien. Lucien va se nourrir de cette haine, va l’apprivoiser (il danse avec lui), jusqu’à l’intégrer au plus profond de soi. On se demande même quel est la limite entre Sfar et le Gainsbourg qu’il décrit. Juif et dessinateur, les deux caractéristiques du réalisateur se retrouvent de manière emphatique dans la figure du jeune Ginzburg.
La première partie est délicieuse, elle nous emporte dans l’imaginaire de Sfar. Possédé par un dibbouk comme dans le film des frères Coen (à votre avis, pourquoi j’ai mis les deux films dans une même chronique ?), Gainsbourg se laisse entraîner – littéralement – par son côté obscur. Et les femmes. Oui, les femmes, sensuelles et réconfortantes sont quasiment dessinées par le peintre Sfar. Mouglalis sublime en Greco, Casta en Bardot plus vraie que nature, une galerie de femme offre à Serge leurs bras. Lui qui se sent laid comme ces caricatures de juifs va séduire les plus belles femmes de Paris, prenant ainsi sa revanche sur sa jeunesse. L’apparition de Philippe Katerine en Boris Vian est désopilante, tout comme celle des Charlots. Par contre, on a du mal à suivre Sfar lorsqu’il délaisse son conte pour une biographie plus conventionnelle, qui débute avec Birkin et Bambou. On lui sait grès d’avoir évité de relater les provocations de Gainsbourg (Lemon Incest avec sa fille, les insultes en direct de Whitney Houston et Catherine Ringer ,ou encre lorsqu’il brûle un billet de 500 francs à la télé pour dénoncer non pas la société marchande, mais le taux d’imposition), que l’on laissera aux bêtisiers de TF1. Il aborde plutôt finement la Marseillaise en reggae (qui m’a toujours fait dégueuler).
Tout ça me donne envie d’écouter le Poinçonneur des lilas, pas vous ?
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