Poursuivons notre voyage dans les contrées asiatiques, qui ces temps-ci sont à l’honneur dans les médias. Et pour parler du séisme au Japon, nous allons parler de la Chine. Je sais c’est paradoxale. Mais nous parlerons bientôt du Japon, la prochaine chronique sera consacrée au cinéma gore nippon. Promis.
Alors cette chronique aurait pu s’appeler « peut-on faire du cinéma grand public dans un pays qui pratique la censure ». Je sais, c’est paradoxal, puisqu’on vient de dire qu’on aller parler séisme. Mais attendez, vous allez comprendre.
Les catastrophes naturelles sont un sujet très en vu dans le cinéma contemporain. On se rappelle bien sûr des films comme Twister, Armaggedon (bon là c’est un astéroïde, mais c’est bien ça qui a tué les dinosaures, non?) ou encore dernièrement 2012, la boursouflure d’Emerich, rattrapée par l’actualité de 2011. Mais le cinéma chinois a également traité la question des séismes avec sa dernière grosse production, Aftershock (唐山大地震 soit « le grand tremblement de terre de Tangshan »), qui relate la vie après la catastrophe naturelle (d’où le After du shock) qui a réellement eu lieue en 1976 à Tangshan. Gros gros succès commercial en Chine, malgré l’indigence du scénario et la médiocrité des acteurs. Le film est dû à Feng Xiaogang, le Roland Emerich chinois, qui nous a infligé également Cell Phone, A world without thieves, If you are the one, tous des blockbusters énormes dans l’Empire du Milieu. Mais on aura l’occasion de reparler de lui.
Donc, le film se déroule à Tangshan, ville à l’Est de Pékin, qui a subit le plus grand tremblement de terre contemporain chinois (avec le Sichuan en 2008), et qui a fait plus de 200 000 morts. Le film suit la trajectoire d’une famille de Tangshan, un père, une mère, et deux gosses jumeaux, une fille et un garçon (les jumeaux c’est pratique, on n’a pas besoin de parler de la politique de limitation des naissances comme ça). En gros, le père meurt sous les décombres en tentant de sauver ses enfants, et la mère est obligé de choisir entre sauver la vie de son garçon ou de sa fille, tous deux étant coincés par la même poutre. Bouleversée, elle dit aux sauveteurs de récupérer le garçon. Il s’en tirera avec un bras en moins, et la fille reposera à côté de la dépouille de son père. Mais, attention, elle n’est pas morte! Tandis que sa mère va faire soigner son gamin à l’hôpital militaire, elle se réveille au milieu des décombres, est prise en charge par des soldats, et sera adoptée par un couple de militaires.
On suivra ainsi les destins parallèles des jumeaux, l’un vivant avec sa mère dans une ambiance glauque de repentance permanente, l’autre avec ses parents adoptifs mais psychologiquement troublée par le choix de sa mère. Le frère et la sœur auront des parcours différents, puisque l’un quittera l’école pour tenter sa chance dans les zones économiques spéciales, et l’autre finira à l’université avant de se faire mettre en cloque par le beau gosse de la fac, et de s’enfuir seule avant d’avoir été diplômée. 32 ans plus tard, les deux gamins se retrouveront dans le Sichuan pour aider les victimes du tremblement de terre de 2008.
On peut parler de la médiocrité des acteurs. Le jeu est insupportable, on aimerait baffer tous les acteurs, qui jouent aussi faux que Gad Elmaleh dans Coco. La mère ressemble à une Catherine Frot sous valium, les 2h16 du film sont véritablement un supplice. Il n’y a pas un acteur pour rattraper l’autre, on est dans le pathos le plus gerbant.
Mais cette médiocrité est aussi à chercher du côté des contraintes scénaristiques des grosses productions chinoises. Dernièrement les blockbusters qui sortent en Chine doivent impérativement exacerber le sentiment national. Les plus grosses recettes chinoises sont The founding of a Republic (la fondation de la RPC par Mao, qui va être bientôt suivi d’un deuxième volet), ou encore Confucius (qu’on ne présentera pas). Le problème du film, c’est qu’il ne peut pas aborder frontalement la politique, la sexualité, ou la psychologie trouble des personnages, condition sine qua non de sa distribution en salle. Or toutes les thématiques abordées par le film sont essentiellement politiques, et le fait même de les traiter (en plus de rendre le film mauvais), est en soi politique. Par son absence de politique, le film est encore plus politique. Je sais c’est paradoxal, mais arrêtez de me contredire, je vais expliquer tout cela !
D’abord le tremblement de terre. Il se déroule en 1976, nous sommes à la fin de la décennie de la Révolution culturelle, la mort de Mao est imminente. Le traitement des secours dans le film est tout à fait irréaliste, puisque la Chine maoïste a refusé avec fierté le concours des nations étrangères, condamnant de fait sa population. Il est également peu probable que le nombre de militaires fut aussi nombreux.
D’autre part, 1976, c’est l’année de la mort de Mao. Cette mort est abordée en une minute durant le film, à travers la préparation des funérailles et le deuil des militaires. Pourtant, dans la tradition chinoise, les catastrophes naturelles sont le signe de la « perte du mandat du ciel », c’est-à-dire que le ciel retire sa confiance au maître de la Chine. De fait, la mort de Mao, suivant le séisme, a été perçue comme le signe de la fin de l’ère maoïste, et la fin officielle de Révolution culturelle. Bien entendu, vous n’en trouverez aucune mention dans le film. Et pas de trace non plus du mouvement du 5 avril, grosses manifestations étudiantes pour la liberté de pensée, ayant suivi la mort de Zhou Enlai, ou du « mur de la démocratie », après la mort du Vieux.
Encore mieux, la jeune fille, adoptée par les militaires, s’en va étudier la médecine à l’université. Nous somme en 1985. Elle y reste quatre ans. 1985+4=1989. Tiens, tiens, il se serait pas passé quelque chose en 1989 ? En tout cas, rien dans le film. Alors qu’il est évident qu’il s’est passé un truc, quand même.
De même le garçon se tire de la maison pour aller faire fortune dans les zones économiques spéciales. Il en revient avec une BMW. On n’en saura pas plus sur sa fortune, et comment un manchot sans livret de résidence a pu devenir riche. D’autre part, le travail à la chaîne dans un métier à tisser (le boulot de la mère), qui est un sujet extrêmement important dans l’univers cinématographique chinois, et son licenciement, sont également traités de manière légère.
Maintenant passons au sexe. Un des autres problèmes de la censure chinoise, c’est sa pudibonderie. Dans Lust Caution, le Parti a enlevé les scènes de cul, ce qui fait à peu près la moitié du film, et a donc de ce fait nuit à la compréhension du film. Ici, le sexe est abordé par des ellipses temporelles. Au début du film le père et la mère fricotent ensemble dans l’arrière du camion (et non pas A l’arrière des taxis, sur des banquettes de moleskine, sans plus se soucier de Lénine). On n’en verra pas plus. De même, la fille se retrouve magiquement enceinte. On ne verra que sa gêne lorsque son père lui rendra visite dans son dortoir et qu’elle est en compagnie de son copain (mais bon, ils ont eu tous les deux l’occasion de se rhabiller). Alors qu’on sait que le sexe dans les dortoirs des universités dans les années 80 est un sujet très cinématographique (cf. Une jeunesse chinoise).
La psychologie des personnages ensuite. Pour que le message soit compris, il faut que tout soit limpide. Le cinéma à grand budget chinois ne doit pas laisser place à l’interprétation, ou à l’obscurité des passions, ce serait contre-révolutionnaire. Donc tout ce qui est de l’ordre du rejet (alors que l’on a un filon très intéressant : la fille est rejetée par sa mère, qui a préféré sauver le garçon, rejeté par sa mère adoptive, qui est jalouse d’elle, et par son copain, qui a voulu qu’elle avorte) est balayé par le pathos final, dans une grande partouze émotionnelle. La diminution du garçon (un bras en moins), comme symbole castrateur, est lui aussi évanoui dans les méandres du scénario. Bref, pas de psychologie, pas de sexe, pas de politique. Le vide.
Passons à Feng Xiaogang, le réalisateur le plus « bankable » en Chine. Il a récemment déclaré dans une interview qu’il méprisait le cinéma d’auteur chinois, censément « proche du peuple », mais qui finalement ne passe que dans les festivals occidentaux. Les films sociaux chinois auraient donc un public essentiellement occidental, qui se nourrirait de la misère de la Chine, alors que lui, Feng Xiaogang, amuseur du peuple, se veut proche des « vraies » préoccupations des chinois : donner du spectacle. Un récent documentaire chinois, Pigou, raconte la vie d’un vendeur de DVD pirates, déscolarisé, qui connait tous les films d’auteurs occidentaux comme chinois, mieux encore que les étudiants en cinéma chinois. Il affirme que les films d’auteur se vendent mieux que les films à gros budget. Dans tes dents, Feng Xiaogang.
Mais il faut rendre à Feng son mérite : ne pas avoir traité de politique. Cette volonté bornée de ne pas toucher aux problèmes sociaux est tout à fait paradigmatique de la politique d’oubli programmée opérée par le PCC. C’est en ce sens que ce film est malgré les apparences, politique. Il est politique jusqu’à la moelle, dans la volonté du pouvoir se forger une légende dorée. Le cinéma participe de cette façon à redéfinir les cadres de la mémoire chinoise. La dernière séquence du film est à ce titre géniale : un survivant du tremblement de terre de 1976 passe en vélo en face du mur érigé à la mémoire des victimes par le gouvernement de Tangshan. On a ici la transposition de la manière de conserver la mémoire occidentale (la Shoah) adapté à la Chine (sans mention politique). Il ne manque plus qu’un film comme La liste de Schindler à la chinoise (sur le massacre de Nankin, mais sans la figure de Schindler, parce que faut pas déconner, les japonais sont des enfoirés) pour finir d’élaborer une mémoire collective pire qu’aseptisée, car elle est une insulte à la mémoire des disparus.
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