Reboots are made for walking

La mode des reboots touche à peu près tous les grands mythes du cinéma contemporain. L’idée même du reboot s’annonce comme un aveu de faiblesse, comme si on ne pouvait plus rien inventer, et qu’il fallait puiser dans le patrimoine cinématographique afin de proposer des films potables. Mais ce n’est pas si simple, car les reboots, lorsqu’il s’agit d’une série, ou les remakes, ne sont pas tous à jeter. Le processus même de création implique une mimesis, que ce soit de la nature, comme chez Aristote, ou de mythes fondateurs. Le remake prend des risques, celui d’être comparé à l’original, et se retrouve à la merci des fanboys, qui fustigeront le non-respect de l’œuvre aimé. Mais se contenter d’être une simple copie n’est pas non plus acceptable. Innover tout en respectant l’original, tel semble être le programme du remake.

Le choix du remake est aussi paradigmatique d’une époque. Deux remakes de La guerre des boutons sortent en septembre. L’attrait nostalgique pour une France fantasmée, du temps où nos gentilles têtes blondes se chamaillaient à la campagne, dans un contexte de montée de la droite nationale n’est pas anodin. Bien sûr, c’est plus compliqué, une telle interprétation de La guerre des boutons ne tient pas, le contexte social du film, qui se déroule en 1944, ainsi que la présence d’une jeune fille juive cachée dans le village, n’en font certainement pas un film vichyste. Mais à trop regarder le rétroviseur, on passe à côté de l’essentiel. Comme l’ange de l’histoire qui chez Benjamin ne peut qu’avancer tout en regardant derrière lui le tourbillon de l’histoire, la nouveauté ne peut surgir qu’en interrompant le temps. Tradition (à travers l’histoire des vaincus), mais également absolu contemporanéité, telles sont les deux mamelles que doit se donner le cinéma.

D’autres reboots par contre s’inspirent des mythes anciens en les renouvelant, comme la préquelle de La planète des singes. Le reboot de Tim Burton en revanche constitue un exemple parfait de ce qui ne doit pas être fait. S’attaquer à des histoires aussi légendaires que La planète des singes, bientôt Spiderman, ou encore Superman exposent les réalisateurs à des personnes pour qui ces films représentent des moments importants et fondateurs de leur existence. Les attentes sont donc légitimement très élevées.

Pour beaucoup d’entre nous, freaks and geeks j’entends, Conan le barbare est une référence incontournable. Fantasme de geeks boutonneux, Conan représente le badass que nous ne serons jamais, parce que bon, les gros muscles ça prend du temps, et les seuls qu’on a réussi à se faire ce sont ceux du pouce à force de jouer à l’Atari. Rebooter Conan, c’est prendre le risque de déplaire à une horde de geeks méchants, qui n’hésiteront pas à tirer sur l’ambulance à la première occasion, c’est également prendre le risque de s’attaquer à un mythe d’enfance. Et soyons clair, rien ne dépasse des souvenirs d’enfance. C’est de la mauvaise foi, mais on s’en tape. Les décors en carton patte des épisodes IV-V-VI seront toujours mieux que les nouveaux en images de synthèse.

Que dire alors du reboot de Conan ? Je ne parlerai pas la 3D, parce que je refuse de céder 2 euros pour une technologie qui ne sert à rien pour le moment (en plus essaie de pécho la meuf à côté de toi avec la gueule de La mouche, vas-y). Paradoxalement, le film de 2011 est beaucoup plus fidèle aux romans d’Howard que celui interprété par Arnold. Né sur un champ de bataille (très belle image de césarienne par ailleurs), Conan est élevé dans une tribu de Cimmériens, et présente à 14 ans à peine des dispositions innées pour la castagne. Seul survivant du massacre de son village, il devient brigand, mercenaire, voleur, mais avant tout combattant aguerri, poursuivant sans relâche l’homme qui a anéanti son village.

Dans la version de 1981, le réalisateur John Milius avait pris des libertés avec le roman. Conan n’est pas né sur un champ de bataille, mais avait assisté au meurtre de ses parents par le roi, et avait été vendu en tant qu’esclave. Impressionné par ses aptitudes physiques, ses maîtres se servent de lui dans des combats à mort. Libéré un beau soir, il part à la recherche du bourreau de son bled.

Le film de 1981 était clairement une ode à la liberté de l’homme primitif, qui ne se soumet à aucune autorité, pas même celle du langage. Car une bonne partie du film se déroule sans aucune parole, à la différence de la suite de 1984, Conan le destructeur, de fait beaucoup plus parodique et moins intéressant. Un mutisme probablement dû à une maîtrise tout à fait lacunaire de l’anglais de la part du Governator. Loin d’être un handicap, ce silence permettait de mettre l’accent sur la force physique de Conan et l’ambiance du film. Sans dire un mot, Conan pouvait transmettre bien plus de choses que par le discours. C’est que Conan est plus fort que Jean-Claude Van Damme et Chuck Norris réunis.

Le Conan 3D qu’il nous est donné de voir n’a donc plus rien à voir avec le film culte. Conan parle, même un peu trop. Il se retrouve pris dans une histoire tordue de masque magique qu’un certain Khalar Zym reconstitue afin de ramener sa sorcière de femme à la vie et accessoirement de dominer le monde. L’histoire du masque est assez classique : après une guerre entre tous les clans de la terre, une trêve a été imposée, et chaque morceau du masque a été réparti entre les différentes tribus (c’est à peu près ce que j’ai compris parce que je suis arrivé à la bourre au ciné). Ca ressemble étrangement aux Seigneurs des anneaux et à Hellboy II : les légions d’or maudites (que je recommande par ailleurs très vivement). Bon, tout cela est assez faible comme scénario de base, mais bon, acceptons à la rigueur ce point de départ. Conan est donc un puissant guerrier, qui combat pour la liberté (« aucun homme ne devrait être enchaîné » nous dit-il alors qu’il s’attaque à une bande de négriers). Je tiens à préciser que suis en train décrire cette chronique en regardant Shadow Man sur TMC, un film avec Steven Seagal. On se met pas trop mal à Ciné Vodka faut dire.

Cette aspiration à la liberté est cependant bien moins marquée dans la version de 2011, malgré un discours anti-esclavagiste omniprésent. La force de la version de 1981 c’est de suggérer la liberté par la présence physique de Schwarzenegger. La portée subversive de Conan est beaucoup moins évidente dans la version en 3D. Le méchant veut dominer le monde dans le style le plus James Bondien possible. A part une petite ambiguïté sexuelle non exploitée avec sa fille, elle aussi sorcière, Zym reste un méchant somme toute classique. Dans la version de 81, Milius s’en prend aux sectes et aux hippies (die hippies, die !), ce qui ne manquait pas d’ironie (le gros keum viril qui s’en prend aux tapettes d’hippies foncdés, c’est particulièrement drôle). Concernant la condition féminine, le Conan de 2011 est plus misogyne que jamais (« femme, viens ici ! »), avant de s’apercevoir qu’une gonzesse, ça peut s’avérer utile. L’égalitarisme propre aux tribus barbares est mis en avant, « chez nous, toutes les femmes portent une armure », ce qui est en accord avec le Conan de 81, lui aussi qui valorisait le courage guerrier chez sa compagne.

En bref, la version 2011 de Conan n’arrive pas à innover, malgré sa volonté, bien légitime, de s’écarter du chef d’œuvre de 81. Il paye sa médiocrité, pas si honteuse par ailleurs, au box office. On ne s’attaque pas à Conan impunément. C’est Conan qui s’attaque à toi.

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