Faire la couverture de Libé, ça n’inspire pas confiance. Mais quand Marianne livre une critique acerbe contre l’hypothétique modèle imposé par Valérie Donzelli dans La Guerre est déclarée, ça remet le compteur à zéro. Au lieu de s’attaquer au couple incarné à l’écran par la réalisatrice et Jérémie Elkaïm, Juliette et Roméo (qui sont quand même moins classes que Di Caprio et Claire Danes) à l’écran, il vaut mieux garder ses critiques pour la réalisation du film proprement dite.
L’histoire qu’ils nous racontent, c’est la leur, celle d’un bébé atteint d’une tumeur maligne, dont les parents sacrifient tout dans l’attente de sa guérison. Pas de raison de trouver ce sujet indécent, toute problématique étant a priori adaptée à la forme cinématographique. Pas de raison d’en vouloir non plus à l’optimiste du film et de ses personnages. Chacun sort comme il peut d’une telle situation. En revanche cela ne doit pas mettre à distance les limites du film. Bon, c’est peut être tout con, mais le film est censé se dérouler en 2003, année de l’invasion de l’Irak par les Ricains (d’où « la guerre est déclarée »). Mais on voit clairement que Donzelli n’a pas pris la peine de gommer les anachronismes : affiche de Belle épine dans les rues de Paris (sorti en 2010) et plaques d’immatriculation nouvelles. D’accord, c’est un film à petit budget, mais quand l’anachronisme n’est pas très clairement assumé (Year One) il est juste gênant.
Pour une fois, les deux chroniqueurs de Ciné Vodka sont tombés d’accord : ce film est profondément honnête (et c’est pas mal ces temps ci), mais ce n’est pas non plus un chef d’œuvre. Le film ne nous a pas fait couler de larmes. Et non, nous ne sommes pas nazis, comme Rose Bosch le disait de ceux qui ne pleuraient pas à la fin de La rafle (nous aussi donc). Et c’est bien le problème du film, à force d’être sur-vendu (« putain mec, j’ai pleuré, c’était trop é-mou-vant ») on en vient à complexer : non, on n’a pas trouvé ça émouvant, cela voudrait-il dire qu’on est des gros bâtards sans cœur ?
Et là nous pointons la limite du film : à force de grands sentiments, on est un peu lassés. Un enfant tout mignon qui a le cancer, c’est quand même triste. Des parents tout mignons-bobos qui sont obligés de se confronter à la maladie de leur enfant, c’est triste. Elkaïm et Donzelli ont pourtant des moments de grâce, comme lorsqu’ils dépeignent le contexte familial, la réaction des parents, l’origine bourgeoise/catho de Donzelli et celle plus libérale/feuj d’Elkaïm. Mais cela ne tempère pas le narcissisme assez énervant de Donzelli dans des plans qui ne servent à rien à part la filmer. Des ralentis pourris avec musique lyrique qui plombent l’ambiance. Car le grand problème du film reste : qu’est-ce qu’on en a foutre ?
Attention, je ne suis pas un salaud de nazi qui n’aime pas les enfants qui ont le cancer. Certes, la maladie est un sujet important du cinéma, encore faut-il savoir le traiter. Car ce film pose une question essentielle au cinéma, celle justement de son essence : à quoi ça sert de filmer une histoire ? On peut répondre de plusieurs façons, on peut être pascalien et dire que le cinéma est par nature divertissant :
« Quand je m’y suis mis quelquefois, à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent, dans la cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j’ai découvert que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s’il savait demeurer chez soi avec plaisir, n’en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d’une place. On n’achètera une charge à l’armée si cher, que parce qu’on trouverait insupportable de ne bouger de la ville ; et on ne recherche les conversations et les divertissements des jeux que parce qu’on ne peut demeurer chez soi avec plaisir », Pascal, Les pensées.
Divertissement populaire, le cinéma se place tout naturellement dans la logique pascalienne, au sens noble du terme. Il remplace le sang qui coule sur la neige d’Un roi sans divertissement (toi aussi t’as passé ton bac L en 2005 ? C’est pas vrai !).
On peut aller plus loin et être aristotélicien, en affirmant la nature cathartique du cinéma comme du théâtre.
« La tragédie est l’imitation d’une action grave et complète, ayant une certaine étendue, présentée dans un langage rendu agréable et de telle sorte que chacune des parties qui la composent subsiste séparément, se développant avec des personnages qui agissent, et non au moyen d’une narration, et opérant par la pitié et la terreur la purgation des passions de la même nature », Aristote, Poétique.
Nous prendrons ici le parti du stagirite, du moins pour l’instant. Le cinéma permet, à travers l’évocation d’un drame particulier, de tendre vers l’universel, de toucher à la condition humaine. A l’aune de notre définition, peut-on considérer que La guerre est déclarée est un vrai film ?
Drame privé, à n’en pas douter, c’en est un. Cependant Donzelli et Elkaïm ne font pas ce pas vers l’universel, en offrant aux spectateurs l’illusion de l’exemplarité. La condition humaine est plus trouble, plus tortueuse et moins vertueuse que ne l’exposent les protagonistes. La séparation du couple, évoquée à la fin, est bien trop brève et aurait mérité un traitement beaucoup plus large. Il ne nous est donné à voir rien de fondamental sur la nature humaine. Alors qu’on peut cracher sur les gros blockbusters, mais Conan essaie à sa manière de traiter de la liberté, quand La planète des singes évoque la responsabilité de l’homme dans la création. Les films d’auteur français étaient pourtant habitués à ces questionnements essentiels (Pourquoi je me suis disputé… ma vie sexuelle), mais semblent désormais prendre un tour résolument narcissique, sans regard autocritique (Rois et reines bien qu’étant inspiré directement de la vie de Despleschin réussissait à combiner intimité et réflexion existentielle, sans oublier l’humour).
Parce que ce film manque d’humour aussi. Mais comme je l’ai rappelé au début, ce n’est pas un mauvais film, mais faut arrêter de nous prendre la tête dessus. En plus y’a France-Roumanie tout à l’heure j’ai acheté les pizzas, tu ramènes la bière ? Par contre je vais finir un peu tard, je t’appelle.
Oui je laisse des messages persos. Donzelli fait bien ça dans ses films.
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