« Qu’est-ce qu’un couple qui ne se parle plus? » – « Un couple marié »

Dans mon précédent post, en parlant d’Audrey Hepburn, je soulignais son étonnante capacité à jouer le même rôle dans tous ses films (la coquette, que ce soit dans Roman Holiday, Breakfast At Tiffany’s, Love in the afternoon, Sabrina, ou encore Funny Face). Il me faut à présent faire mon mea culpa après avoir vu Two for the road (Voyage à deux), un film de 1967, qui traite justement de ce qui se passe après le baiser final qu’Audrey a l’habitude de donner. Je disais que les films d’Hepburn ne montraient jamais ce qui se passe après avoir transformé le salaud en monogame, mais voilà que le film de Stanley Donen vient contredire mes hypothèses.

De quoi parle ce film? De la rencontre d’Audrey Hepburn et de celui qui deviendra son mari à l’écran Albert Finney, des premières passions jusqu’au déchirement inévitable, le tout durant les vacances qu’ils passent inlassablement en France.

Ah oui, autre grande question: celle du rapport d’Hepburn à la France. On sait qu’Audrey parle très bien français (elle est à moitié belge, une fois, mais wallonne, deux fois), mais quasiment tous ses films se déroulent en France! Que ce soit Two for the road, Paris when it sizzles, Love in the Afternoon, Funny Face, et même dans Sabrina, la petite Audrey fait un détour par Paris pour apprendre à cuisiner. Si quelqu’un connait la réponse à ce tropisme peu commun pour le camembert et la baguette d’Hepburn, qu’il nous fasse part de ses hypothèses (une rapide recherche google sur « Audrey Hepburn et la France » m’apprend juste que « ruby » trouve que « depuis longtemps déjà, audrey hepburn fait partie de mes actrices préférée avec romy shneider et bien d’autre…mais audrey a quelque chose… » [sic])

Bref, reprenons. Les deux zigotos se rencontrent lors d’un voyage en France. Albert Finney vient pour étudier l’architecture des cathédrales, Audrey pour participer à des concerts avec sa bandes de joyeuses scouts de la banlieue anglaise. Grâce à la varicelle qui s’abat sur les camarades de chant d’Audrey, ils partent finalement en backpack tous les deux à travers la campagne française. L’intérêt du film réside en partie dans le découpage de la temporalité qu’il façonne. Le film s’étend sur 12 ans, et nous présente des morceaux de la vie maritale d’Audrey et d’Albert par intermittence. Ainsi, de la passion de la jeunesse, on passe à l’effritement de leur mariage. On les voit donc jeunes, passionnés et pauvres, puis un peu moins jeunes, mariés et toujours pauvres et passionnés. Le manque d’argent et compensé par la débrouille et l’amour, et tandis qu’ils rêvent de confort matériel, le plan suivi nous les montre plus vieux, enfin riches, mais arides comme un couple au bord de l’implosion.

Le film montre bien toutes les étapes de la vie maritales qui vient assécher la passion: la routine quotidienne (« quand le sexe devient automatique » nous informe Audrey), la naissance d’un enfant (que le père néglige et sur lequel la mère rejette ses frustrations), un travail accaparant pour Finney, qui n’a plus le temps de s’occuper de sa famille. Bref toutes les mamelles du mariage. Ce qui est intéressant est de comparer les réactions du jeune couple face aux mariage (Albert dit alors: « tu sais ce que c’est qu’un couple marié? C’est quand la femme dit à l’homme de retirer son pantalon pour l’amener au pressing ») et la réalité de leur mariage douze ans après. Ils sont devenus exactement ce qu’ils détestaient, un couple riche, qui lors d’un dîner s’intéresse plus à ce qui est dans leur assiette qu’à la personne en face d’eux. L’embourgeoisement du couple est traité de façon certes un peu grossière, mais tellement réjouissante…

Le film est donc si l’on veut la suite de toutes les aventures romantiques d’Audrey Hepburn dans tous ses films, une passion qui peu à peu diminue (inexorablement?), jusqu’au bord de la rupture. Tous deux vont mutuellement se tromper, mais là encore le traitement de l’aventure sexuelle hors mariage est traitée différemment que vous soyez l’homme ou la femme. Quand c’est Albert qui trompe Audrey, c’est une aventure sans lendemain, qui sera abordée en une minute à peine. Il rencontre une femme alors qu’il traverse la Normandie en voiture, ils vont dans un hôtel, et le lendemain ils se quittent pour toujours. Le besoin impérieux de l’homme de tromper sa femme sans conséquence. Par contre, quand c’est Audrey qui le trompe, là il y a des violons, du pathos, de l’amour et de la tromperie, une aventure qui occupe une bonne partie du film, et qui amène le couple au bord du divorce (tandis qu’Audrey ne saura jamais rien de l’aventure extra-conjugale de son mari). On voit bien ici comment sont perçus les deux formes d’aventures extra-conjugales en fonction du sexe des acteurs (oui, on peut faire du gender study des films d’Audrey Hepburn).

Tout ça pour dire que Two for the road c’est « le film de la maturité » d’Audrey Hepburn (j’ai toujours rêvé de dire ça). En plus de son propos, on peut mettre au crédit du film un montage intéressant, qui entremêle les époques, que l’on peut repérer en fonction de la voiture qu’ils conduisent, de la coiffure d’Hepurbn et des vêtements Paco Rabanne qu’elle porte (oui, elle n’est pas habillée en Givenchy cette fois-ci).

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Le changement de paradigme de la sociabilité érotique

Les comédies romantiques holywoodiennes ont depuis les années 50 jusqu’à aujourd’hui établi les paradigmes de la séduction idéale. Les comédies américaines des années 50 présentent toute une réflexion sur la conversation et la démocratie, à travers la séduction. Deleuze le disait dans ses cours de 85 sur le cinéma, la conversation dans les comédies américaines (Hawks, Cukor, MacCarey…), est omniprésente. « Ca fuse de partout », parce que la conversation est en quelque sorte un élément démocratique, puisqu’elle est censée faire abstraction des contenus sociaux lors de l’échange. Et la séduction fait partie intégrante de ce processus:

  • « Qu’est-ce que c’est que la folie de la coquette, c’est que la folie de la coquette c’est qu’elle ne dit ni oui, ni non. Elle ne dit ni oui, ni non, elle s’offre en se refusant, et cætera. Qu’est ce que ça veut dire elle s’offre en se refusant ? Ca veut dire qu’elle a fait abstraction du contenu et de l’intérêt érotique, pour parler comme Kierkegaard, et comme Simmel aussi. Elle a fait abstraction de tout contenu érotique, car seul le contenu érotique, par exemple le désir de l’homme, l’intérêt érotique, le désir de l’homme, exige une réponse. Alors c’est oui, c’est non. La coquette, elle est au-delà de la sphère du contenu érotique. Elle a atteint la forme, la forme pure de la sociabilité érotique. La forme pure de la sociabilité érotique c’est l’alternative, oui ou non. Et elle maintient à la fois dans la forme pure l’alternative pour elle-même, et c’est ça la coquette. »

Mais que nous dit désormais Holywood de la sociabilité érotique? Le dernier film de James L. Brooks peut nous apporter un début de réponse. Dans Comment savoir (How do you know), Reese Witherspoon hésite entre deux hommes, deux paradigmes masculins, Owen Wilson et Paul Rudd. Cette hésitation de la coquette, nous dirait Gilles, est aussi celle de ce changement de paradigme qui est à l’oeuvre depuis quelques années. Mais nous y reviendrons. Pour l’instant parlons de ce que cherche Reese: Comment savoir, c’est avant tout savoir lequel choisir, i.e. duquel on est amoureux. Revenons un instant à Deleuze qui, toujours dans son cours de 85, nous renseigne sur l’amour dans la comédie romantique américaine:

  • « Parce que dans le monde de la sociabilité publique, dans le monde de l’interaction, ce sont les interactions et les excitations propres à l’interaction qui va décider si on tombe amoureux ou si on tombe pas amoureux. C’est pas du tout l’inverse. C’est pas parce qu’on est amoureux qu’on entre dans la conversation, ça tous les séducteurs le savent bien, ce sont les jeux, ce sont les jeux de l’interaction et l’exaspération de l’interaction, l’intensification des interactions, qui va décider si on tombe amoureux ou pas »

C’est à travers l’interaction, la conversation, que l’amour des comédies américaines prend forme. Sabrina, avec Audrey Hepburn montre bien comment l’intensification de l’interaction aboutit à l’union d’Hepburn et Bogart.

Maintenant regardons de plus près les différences entre les films des années 50 et d’aujourd’hui. Dans Comment savoir, Reese Witherspoon doit choisir entre le mâle classique (Owen Wilson), sportif célèbre, décérébré mais amusant, et Paul Rudd, un financier dans la tourmente, « weirdo » mais attachant, à l’écoute des problème de la jeune-fille (à l’inverse de Wilson). Bref deux idéaux-type masculins qui incarnent ce changement. Depuis Apatow, nous savons que la comédie romantique fait place à la figure du loser romantique, que ce soit Carrell dans 40 ans toujours puceau ou Rogen dans En cloque mode d’emploi. D’autres films, plus anecdotiques, figurent ce personnage-type, comme dans She’s out of my league, où Jay Baruchel joue le rôle d’un loser sympathique qui réussit à sortir avec la plus jolie fille du canton.

Les années 50 cependant dressent un autre idéal-type. L’homme est toujours beau bien entendu, charmeur et machiste. Au fond, c’est une brute épaisse, un salaud lumineux qui se sert des femmes comme des objets. Il accumule les conquêtes éphémères, mais là, tout à coup, c’est le drame. La rencontre avec Audrey Hepburn. On pourrait en faire un concept cinématographique. Le séducteur de toujours tombe peu à peu (ce n’est pas immédiat) sous le charme d’Hepburn. Que ce soit dans Paris when it sizzles, Love in the Afternoon, Sabrina, ou encore Funny face, tous ces films nous racontent la même histoire de la sociabilité érotique. Le happy end, c’est la transformation de l’homme, séducteur invétéré, en monogame accompli. Oui, mais ce happy end ne se produit qu’à la dernière minute. C’est tout à la fin que le salaud se rend compte qu’il est amoureux d’Audrey Hepburn, et le film se ferme sur le baiser de fin. Clap. L’audience est aux anges. Heureusement d’ailleurs que le film s’arrête là, on nous fait grâce de ce qui se passe après, les maîtresses, les amants, les déchirements d’une vie maritale banale. Mais ce qui compte c’est ce que Holywood nous dit: l’homme est un salaud, mais il rencontrera Audrey Hepburn. Complaisance donc avec l’aspect naturellement séducteur de l’homme, et s’il ne change pas pour la jeune fille, c’est la jeune fille qui en est responsable. Car elle n’est pas (ou pas assez) Audrey Hepburn.

Alors bien entendu, les comédies américaines regorgent encore aujourd’hui de cet idéal-type masculin (qu’on se réfère à Love and other drugs, qui est certes un très mauvais film, mais qui reprend cette tradition de la rédemption érotique du salaud). Mais il disparaît peu à peu au profit du nouveau paradigme que Paul Rudd incarne dans Comment savoir. Ce n’est plus le salaud, mais l’homme à l’écoute qui est le modèle érotique du jour, à l’actrice principale de s’en rendre compte avant la fin du film. Dans les années 50, on aurait préféré Owen Wilson, qui aujourd’hui joue un rôle comique, car on rit de ses dialogues qui montrent l’incompréhension du macho face à cette nouvelle sociabilité (il envoie des sms pendant que Reese lui raconte sa journée, il lui interdit d’inviter des gens sans son accord…). C’est pour cela que Comment savoir est une grande comédie romantique, car le film joue sur tous les registres, sur la conversation (Paul Rudd) et la sous-conversation (c’est-à-dire l’implicite du récit, représenté par Owen Wilson), sur les deux paradigmes masculins, sur l’hésitation de la coquette, etc. Pourquoi donc ce changement, ce choix binaire? On pourrait avancer l’hypothèse du changement des moeurs qui a banni la brute épaisse (mais tendre) au profit d’une figure plus féministe-compatible. C’est qu’on nous montre dans la comédie américaine qu’il n’y a que deux possibilités: soit le machiste, soit le romantique un peu gauche. Toute réinvention de la sociabilité amoureuse est donc proscrite au profit de ces deux étalons de mesure. Et bien sûr, il n’y a qu’une coquette.

Une dernière remarque: celle de la place de la femme. C’est toujours, dans les comédies américaines, la femme qui choisit. Pourquoi? Parce que la femme a le choix entre deux types d’hommes. L’homme n’a pas le choix entre deux types de femmes, car la femme est unidimensionnelle. La Jeune-Fille est creuse à l’intérieur dans ces films, elle ne peut être que produite en série. Son choix est toujours binaire: c’est Paul Rudd ou Owen Wilson, comme c’était Bogart ou Holden dans Sabrina. C’est comme le disait Zizek en regardant Avatar, une acceptation de la limitation de nos choix: soit se faire tuer par les américains impérialistes, soit se faire sauver par un américain orientaliste. Mais vous ne pouvez pas vous sauvez vous-mêmes, vous êtes obligés de faire allégeance aux choix que l’on vous donne. Comme le disait Desproges « ça commence par sein ou biberon, ça continue par fromage ou dessert, et ça fini par chêne ou sapin ».

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