Detention, yes we Kahn

Homme paradoxal ce Joseph Kahn. Tout d’abord, avec un patronyme pareil, il réussit à être d’origine sud-coréenne. D’autre part, ce clipper bercé de pop culture (il suffit de voir ses réalisations, de Britney Spears à Green Day en passant par Offspring et Lady Gaga) réalise en 2002 un des plus gros navets autoroutiers de la décennie, Torque, la route s’enflamme, qu’il revendique avec une dérision qui lui est propre, avant de revenir en 2011 (enfin 2012 pour la sortie DVD) avec sa deuxième réalisation, auto-financée, Detention. Hommage aux films de John Hugues comme de Wes Craven, Detention lorgne évidemment du côté de Breakfast Club et de toute la mythologie adolescente, en y insufflant un second degré gore qui n’est pas sans rappeler un film récent, je veux bien entendu parler de La cabane dans les bois. Dans le film de Drew Goddard (sans oublier Joss Whedon), le spectateur était en permanence confronté à sa position de voyeur, tandis que le scénario retravaillait le concept du slasher en l’intégrant dans un processus mythologique plus large. Dans Detention, Joseph Kahn se réapproprie les codes tant de la teen comedy que du slasher pour en livrer une version très « méta » que le Craven de Scream 1 etn’aurait pas renié. Il faut voir d’ailleurs comment Kahn réinterprète  la scène d’ouverture de Scream 4, imbriquant les films à l’intérieur des films, tout en utilisant les diverses technologies disponibles, du streaming-pirate sur téléphone portable à la cassette VHS. Car Detention est réellement un bric-à-brac de temporalités et de références plus ou moins datées.

Le film se déroule à Grizzly Lake, une ville/banlieue typique de la comédie américaine, où un succédané de Ghost Face sévit en éviscérant les élèves du lycée. A partir de là, l’intrigue part dans tous les sens. Littéralement dans les sens que connaît la comédie américaine, en accumulant les topoi et les intrigues secondaires. Slasher, teen-comedy, film fantastique, Detention est une oeuvre boulimique qui ne laisse aucun répit au spectateur. Il est intéressant d’analyser le déploiement des clichés définissant les personnages de Détention à l’aune de l’interprétation de La cabane dans les bois. La vierge, l’intello, le sportif, la bimbo blonde et le fou qui deviennent dans le film de Goddard des personnifications d’une humanité à la recherche de la catharsis, sont ici utilisés jusqu’à l’absurde par Joseph Kahn. L’intérêt, mais également la limite de ce film, est qu’il est difficilement compréhensible pour les teenagers d’aujourd’hui, les références, parfois martelées avec trop d’insistance, couvrent une période assez large, trop pour ceux qui ne sont pas nés dans les années 80. Toute la culture populaire des années 90 (« 90′s are the new 80′s » nous dit un personnage dès l’ouverture du film) se retrouve compressée, avalée, et régurgitée par les protagonistes de Detention. Le tout dans une ambiance post-Scott Pilgrim et constamment  traversé par un second degré qui n’épargne pas l’oeuvre de Kahn lui-même (son nom au générique s’inscrit dans le vomi, tandis qu’un élève fait référence à Torque comme pire film de l’histoire). C’est au demeurant un second degré que pratique Joseph Kahn dans la vie courante. Invité à la soirée de clôture du PIFF, il déclara à l’assistance qu’il y a trois choses à ne pas faire si on veut réussir à Hollywood: « travailler avec des enfants, travailler avec des animaux, et travailler avec le réalisateur de Torque. Moi j’ai fait les trois ».

Film d’une génération, mais on ne sait plus trop laquelle, tant les voyages dans le temps et la bande son nous promènent à travers trente ans de pop culture. C’est également le film symptomatique de la génération actuelle, shootée aux amphètes de la technologie et du montage sous acides. Peut-être ce film n’est pas le Breakfast Club ou le Superbad des années 2010, tant la maigre intrigue initiale s’éclipse devant l’avalanche de références et d’effets de style, et on peut également regretter le fait qu’il ne s’adresse qu’à un public averti et forcément complaisant, happy few heureux de voir leur génération, considérée comme culturellement morne, se voir réhabilitée. Mais Detention peut se révéler par moment explosif et véritablement innovant dans le paysage hollywoodien. (231)

De l’autre côté de l’île

Décidément, les comparaisons entre des films qui n’ont rien à voir est ma grande spécialité. Aujourd’hui deux films très différents, dont le seul point commun est que je les ai visionné récemment. Enfin presque, car chacun à leur manière traite de la place de la femme dans la société, française pour le premier, coréenne pour le second. Et comme d’habitude, malgré le fait qu’ils soient jaunes, les coréens ont beaucoup plus à nous apprendre sur nous-mêmes, sur les mécanismes sociaux des sociétés contemporaines, que les bouses produites par la France. Au contraire du camembert, les productions françaises certes ne sentent pas bon au premier abord, mais ont également un goût rance. C’est ce qu’on appelle la culture, dirait le personnage principal de Seul contre tous.

Trèves de palabres anti-françaises (je risque de me voir insulté par la fachosphère comme mon/ma camarade Laureline Karaboudjan). Les films dont nous parlons sont bien sûr De l’autre côté du lit, une merde incroyable avec Sophie Marceau et Dany Boon de 2008, et Blood Island (ex Bedevilled), un chef d’oeuvre sud-coréen de Jang Cheol-soo.

Honneur à la mère patrie donc, parlons de De l’autre côté du lit. La même année que Lol, Sophie Marceau tourne un film pseudo-féministe sur un couple au bord de la crise qui décide d’inverser leurs rôles. Le mari (Boon) est patron d’une entreprise d’outillage (l’instrument macho par excellence), tandis que la femme (Marceau) est vendeuse de bijoux, mais surtout mère au foyer qui s’occupe de deux mômes pas très turbulent, mais bon c’est difficile d’être mère. La mère Marceau se sent délaissée par son mari, qui revient du taff tous les soirs après le coucher des mioches et se met direct au lit. Alors que les comédies américaines à la Apatow en profiteraient pour saisir les rôles sociaux et en faire ressortir tout le tragi-comique, la comédie française se sert d’artifices bancals et peu crédibles. Cet artifice, c’est l’échange de travail et de position sociale entre le mari et la femme. En gros Sophie va devenir patron de l’entreprise d’outillage, et Dany père au foyer et vendeur de bijoux. Un discours essentialiste se profile derrière l’égalitarisme homme/femme affiché par le film. Sophie Marceau reproche à sa mère son féminisme de jeunesse, puisque les militantes des années 60 leur ont laissé des problèmes de féminité à régler. Le film, en plus d’être mal joué, mal cadré, mal conçu dans ses décors, le propos est réactionnaire. Réactionnaire d’une étrange façon puisqu’il se veut progressiste: la femme peut faire le boulot du mec, le mec le boulot de la meuf, et même mieux que lui/elle. Seulement, leur posture social implique un devenir homme de la femme lorsqu’elle devient patronne (sexualité sauvage et exacerbée, dureté, exaspération) et un devenir femme de l’homme (métrosexualité, féminité, attention plus grande portée à l’égard des enfants). Ces devenirs sont perçus comme néfastes pour le couple, puisqu’ils entraînent une modification des comportements normés de la sexualité (cf. la perturbation éprouvée par les enfants dans cette a-normalité). D’autre part, l’homme parait beaucoup plus à l’aise dans l’entretien de la maison et des enfants, alors que la femme était débordée – la maison est propre, les travaux sont finis, les enfants arrivent à l’heure à l’école.

La comédie familiale nous renseigne beaucoup sur l’état de la société et de l’intelligence sociale des réalisateurs. Alors qu’aux Etats-Unis l’écurie Apatow a permis de parler de façon comique mais intelligente des losers (40 ans toujours puceau, Superbad), du nationalisme (Ricky Bobby) ou du travail (Frangins malgré eux), le film français a du mal à éviter le discours réactionnaire et moralisateur dans ses films. La condition féminine est décrite dans ce film comme une recherche de la féminité perdue à cause du combat des années 60… Du Zemmour quoi.

Autre film, cette fois un chef d’oeuvre coréen passé inaperçu, sauf pour ceux qui lisent Mad Movies et qui l’achètent avec le dvd (ou ceux qui lisent Mad Movies sans le dvd et le télécharge, 20 euros les gars faut pas déconner), Blood Island. Au delà du gore (et il y en a beaucoup), le film traite de façon implacable la question féminine en Corée du Sud (on aimerait bien voir traitée cette question en Corée du Nord, mais ça m’étonnerait qu’on trouve un film de ce genre).

Justement, en parlant de Corée du Nord, ce film, comme beaucoup de films coréens (voir The Murderer dans les salles en ce moment) est profondément marqué par la violence de la séparation des deux Corée, traumatisme fondateur d’un cinéma d’horreur et gore qui expurge dans les films les tensions d’une société faussement aseptisée.

Le film met en présence, et surtout en face à face, deux idéaux-type de la femme coréenne, la citadine de Séoul, propre sur elle, belle et féminine, et la travailleuse rurale, crade et ignorante. Socialisée dans la grande ville, la citadine Hae-woon a intégré toutes les normes de comportement que l’on attend des femmes coréennes : maquillage, retenue, indifférence et pudibonderie. Pourtant, ces névroses vont éclatés au sein de l’univers concurrentiel du travail (elle travaille dans une banque, et refuse des prêts à des pauvres, comme dans Jusqu’en enfer de Sam Raimi). Se sentant menacée dans sa position par une autre employée, elle pète littéralement un câble et part se ressourcer dans une île où habitait son grand père et où elle passait ses vacances étant enfant. A noter qu’au début du film, elle refuse de reconnaître au commissariat les agresseurs d’une jeune prostituée, alors qu’elle a assisté à la scène, par peur ou apathie.

Dans cette île, Hae-woon renoue avec son amie de jeunesse Bok-nam, seule femme jeune de l’île, qui ne comporte que peu d’habitants (cinq vieilles mégères, un vieil homme muet, deux frères et la fille de Bok-nam). On apprend très vite que Bok-nam, marié avec l’un des hommes de l’île, est régulièrement violée par le frère de son mari, et qu’on ne connait pas le véritable père biologique de sa fille, Bok-nam ayant été violée depuis l’enfance par tous les hommes de l’île.

Cette situation d’exploitation sexuelle est aggravée par sa condition de quasi-esclave, puisque Bok-nam travaille aux champs, récolte du miel et accomplit toutes les tâches ménagères, sans en retirer la moindre reconnaissance. Pire que cela, les vieilles mégères insultent allégrement Bok-nam tout en vouant à la virilité masculine un culte assez malsain. Exploitée, humiliée, Bok-nam ne parvient plus à supporter sa condition lorsqu’elle apprend ce que subit sa propre fille (et là on va pas en parler parce que ça fait gros spoiler). En tout cas, face à l’indifférence de Hae-woon, qui ne veut pas se mêler des histoires d’une amie qui l’admire pour être d’un autre monde que le sien. Un monde auquel Bok-nam aspire (comme le prouve ses nombreuses tentatives d’évasion, mais également sa passion quasi-obsessionnelle pour un bouquin de socio de Séoul) mais qui la rejette de la pire des manières.

« Le devenir des hommes, disait Deleuze, c’est dans des situations d’intolérable, ne pas avoir d’autre choix que de devenir révolutionnaire ». Blood Island, c’est Deleuze appliqué à Moi Pierre Rivière… de Foucault, c’est le devenir irrépressible et logique d’une femme qui n’a d’autres choix que de se rebeller de manière sanglante contre le patriarcat, sous toutes ses formes. On ressent pourtant un plaisir coupable en voyant toutes les mégères, les hommes, se faire trucider par Bok-nam de la plus horrible des façons. C’est que le réalisateur est assez intelligent pour ne pas prendre définitivement parti pour Bok-nam. La réalité est complexe, et on devine que les rôles ne sont pas fixes, que Hae-woon peut évoluer. Le film ne donne jamais une vision définie du rôle de la femme, qu’elle soit « libérée » en ville, soumise à la campagne ou prostituée (voir le rôle de la prostituée au grand coeur, dont la condition n’est pas si différente de celle de Bok-nam, comme celle-ci lui fait remarquer).

Encore une fois, un film gore est plus près de la réalité que la « comédie sociale ». En même c’est pas demain que les français feront aussi bien que les Coréens.

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