The Man Behind The Courtyard House

On continue nos chroniques de films chinois récents. Simon Yam, qu’on avait déjà vu dans Une balle dans la tête de John Woo, (mais également dans Election) interprète ici un tueur psychotique dans The man behind the courtyard house (守望者:罪惡迷途). C’est un des premiers films de thriller/survivor chinois. Le film s’ouvre sur quatre jeunes petits-bourgeois chinois qui viennent passer le week-end dans le siheyuan (le fameux « courtyard », cour carré du titre) d’amis de leurs parents. Derrière le siheyuan se trouve non pas le couple de vieux que l’on attendait, mais Simon Yam, inquiétant personnage.

On peut s’étendre sur la putain de censure qui fait perdre à tout film passant au cinéma des scènes qui auraient pu donner un peu d’intérêt. Par exemple, on est dans un film survivor, impossible de voir à l’écran les scènes de meurtre, qui sont juste suggérées à l’aide d’un marteau et d’un clou. Ce qui est quand même malheureux dans un film de genre.

Alors bon, passons outre ces défauts inhérents à la production cinématographique chinoise pour nous concentrer sur le film. Un homme bute des jeunes dans une maison traditionnelle (le courtyard c’est l’image à droite), à l’aide d’un marteau. Le côté survivor du film dure en tout 30 minutes, la résolution arrive donc bien vite. Comment remplir l’heure qu’il reste? En fait, le procédé filmique qu’utilise Fei Xing le réalisateur, est un astucieux montage de chronologie inversée. On va nous expliquer les raisons de la folie meurtrière de Simon Yam, les différents hasards qui l’ont poussé à commettre ces crimes en le suivant depuis sa sortie de prison. Car Simon ne tue pas au hasard, il se venge de son ex petite amie, qui l’a laissé en plan 20 ans auparavant, en lui préférant un camarade d’université, alors que lui, pauvre prolétaire, avait passé son temps à travailler en tant que charpentier pour lui payer ses études. Bouleversé par la rupture, il s’en prit à son ex, et manqua de la tuer. Au procès, toute la famille de la fille témoigna en sa défaveur, ce qui lui vaudra 20 ans de taule. A sa sortie, il tente de se venger de toute la famille qui l’a trahie.

On comprendra cependant que cette vengeance n’était pas préméditée. Il a eu le choix. Le choix d’accepter et de tirer un trait sur le passé, comme en témoigne son indécision devant les deux routes qui symbolisent les deux choix qui s’offrent à lui: soit aller voir son cousin charpentier et travailler avec lui, soit aller dans la ville où habitent les parents de son ex pour se venger. Des hasards malheureux, comme la rencontre avec un ancien prisonnier venu récupérer sa femme des bras d’un truand, puis le début d’une amitié avec un jeune employé d’une usine qu’il rencontre dans un hôtel vont être autant d’éléments déclencheurs de sa folie meurtrière.

En commentant dernièrement le film à succès Ce que veulent les femmes (我知女人心), j’avais tenté de montrer comment les films populaires essayaient de redéfinir le rapport à l’espace et au sujet à travers la modernité des bâtiments de Pékin et des habitus bourgeois des cols blancs. Or, ici, nous avons le contre-exemple parfait: nous sommes en présence d’un film sombre, qui se déroule dans une maison traditionnelle (mais rénovée). Nous avons également une confrontation symbolique entre le monde ancien et moderne: Simon Yam représente la culture traditionnelle, il ne sait pas ce qu’est un portable (ayant été emprisonné durant 20 ans), est un spécialiste de la médecine traditionnelle (en fait, il ne tue pas ses victimes, on l’apprendra plus tard, mais les place dans un coma profond grâce à une technique ancestrale permise par l’introduction d’un clou dans le cou de la victime). Plusieurs séquences témoignent de cette confrontation entre ancien et moderne: le pote que Simon se fait à l’hôtel lui apprend comment draguer aujourd’hui une jeune femme (en dansant le tango, je sais c’est ridicule) et comment envoyer un sms. La tradition, le siheyuan comme la médecine traditionnelle, sont cependant les instruments du thriller: ils sont inquiétants, semblent surgir d’un passé que l’on aurait renié, ils représentent cette « inquiétante étrangeté » qui nous entoure…

Passons à niveau interprétatif tout à fait subjectif et carrément contestable. Mais c’est un peu mon rôle, sinon lire cette chronique ne servirait à rien, hein. Donc Simon Yam a passé 20 ans en taule. Il y a peu ou prou 20 ans nous étions en 89. Je n’ai pas besoin de rappeler ce qui s’est passé en Chine il y a 20 ans. Simon Yam est un peu le symbole de cette Chine que l’on a voulu museler il y a une vingtaine d’années. Il a travaillé pour l’ouverture politique de son pays, et celle-ci s’est retournée contre lui, préférant la sécurité matérielle. 20 ans plus tard, il réclame une réparation. Il demande à la famille de son ex de s’excuser, mais devant leur refus, il réclame la vengeance. Son rapport aux jeunes petits-bourgeois est de même symptomatique de cette relation entre la Chine moderne et ses fantômes de 89, c’est une confrontation symbolique entre les idéaux passés et la compromission moderne des jeunes avec les richesses matérielles (4X4, portables, appareils photos…).

Ce film, plus par son aspect symbolique que la construction bancale du suspens, nous montre que l’image dorée de la Chine moderne est toujours en proie à ses fantômes du placard. Ou plutôt derrière les cours carrés.


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