Who’s Woo?

Ecartons-nous quelque peu de la comédie américaine des années 60 (avant d’y revenir bien entendu), pour parler des films hong-kongais. Et qui mieux que John Woo pour commencer cette série? Le « maître international de l’action » a réalisé des films d’une surprenante beauté du temps où il les produisait dans la perle de l’Asie. Car, il faut le dire, bien que Face Off fut un de mes films préférés du temps de l’adolescence, ses productions hollywoodiennes sont plus que décevantes. Windtalker, Mission Impossible 2 ou encore Paycheck, son passage aux US ne laissera pas un souvenir inoubliable. D’autant que son retour dans le continent chinois avec Les trois royaumes sonne comme le glas de sa carrière. Tel Zhang Yimou, John Woo a vendu ses fesses au Parti.

La carrière hong-kongaise de John Woo est émaillée de films cultes. A better tomorrow (Le syndicat du crime), The Killer, figurent au panthéon du cinéma d’action. Une balle dans la tête, réalisé en 1990, a connu un échec commercial cuisant. Pourtant, et je le démontrerais (damned!), c’est son plus beau film. Un film d’action sanglant, certes, mais un chef d’œuvre du style, encore inégalé.

Le film se déroule en 1967, à Hong Kong. Trois scarla (interprétés par le toujours superbe Tony Leung, Jacky Cheung et Waise Lee) galèrent dans les rues d’HK. Amis pour la vie, ils sont adeptes des combats de rue avec les autres cailleras de l’île britannique. Tony Leung se décide enfin à se marier, et ses deux autres potes se plient en quatre afin de pouvoir lui offrir une cérémonie de mariage digne de ce nom (sinon, pas de mariage), en empruntant à un chef de la pègre local quelques dollars hong-kongais. Jacky Cheung manque de se faire voler son pactole par une bande rivale, et s’en tire avec le crâne ouvert. L’amitié étant plus forte que tout, Tony décide de venger son poto en organisant une expédition punitive le soir de son mariage, qui se finit en bain de sang, puisque le chef de la bande rivale est tué. Les trois amis n’ont d’autre choix que de s’enfuir.

Leur fuite va les emmener au Vietnam en pleine guerre pour le compte d’un contrebandier. Les trois pieds nickelés vont jouer de malchance, et leur cargaison est détruite. La suite est bien sûr traditionnelle des films d’action: ils vont essayer de doubler le parrain local et lui voler son or en compagnie d’un quatrième larron, Léon (l’ancêtre de Jean Réno dans le film de Besson), se balader dans un Vietnam en guerre, etc.

Traditionnel? Pas vraiment. Outre l’amitié, sujet central du film, puisque Waise va finalement préférer l’or à ses potes, c’est la guerre qui occupe une place importante. 1967 c’est l’année des manifestations des étudiants maoïstes à Hong Kong, réprimées par la police. On a ainsi le droit à une scène mémorable de charge des CRS locaux contre des manifestants enragés. John Woo filme également une manifestation de pacifistes à Saigon, réprimée elle aussi par la police. Un jeune vietnamien se tient impassible devant un char, l’empêchant d’avancer. Oui, non sommes en 1990 et Tiananmen est passée par là, John Woo lui rend ici son plus mémorable hommage.

La cruauté des hommes, Vietminh comme soldats sud-vietnamiens est ici dénoncée. Les soldats du sud attrapent des jeunes vietnamiens et les tuent un par un pour trouver le responsable d’un attentat. Nos trois héros assistent  stupéfiés, à l’exécution du jeune terroriste, qui prend une balle dans la tête (attention, c’est le titre du film). Dès lors, Waise Lee comprend qu’on ne peut vivre dans ce monde qu’un revolver à la main, et il cherchera à partir de ce moment là respect et argent, le parabellum au poing. Lors du périple de nos trois compères, ils se retrouvent aux mains des Vietminh, qui ne sont pas plus sensibles que leurs compatriotes sudistes. Ils obligent les prisonniers à s’entretuer.

On assiste, tout au long du film, à la transformation de Waise Lee, qui devient peu à peu monomaniaque. Son désir d’argent le poussera à tirer une balle dans la tête (et hop, une autre référence au titre du film) de son pote Jacky. Il retournera à Hong Kong faire fortune, avant que Tony ne vienne le chercher. La dernière scène du film est pour le coup un chef d’œuvre du cinéma. Cette scène fait le bonheur des écoles de cinéma grâce à la fameuse « balle qui tue sans être tirée », où comment l’imagination du spectateur peut tuer un personnage. Le film nous renvoie in fine à notre condition de spectateur-actif, et non passif, et définit ainsi un nouveau niveau de lecture des films.

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