Mes titres sont de plus en plus drôles. Je devrais travailler pour Libération (quoique leur « ivre de formes et de peintures » et pas mal non plus). Kitano, que les fans de samouraïs connaissent bien depuis Aniki mon frère et Zatoichi. Dans Achille et la tortue, son dernier film, Takeshi Kitano nous livre une réflexion très visuelle sur la place de l’œuvre d’art et de l’artiste. Nous suivons tout au long de ce film l’histoire de Machisu, qui, parti avec un pinceau en argent dans la bouche (son père étant le parrain industriel de son bled natal), se retrouve seul avec son talent d’artiste en bandoulière. Tout comme Achille qui ne parvient jamais à attraper la tortue, Machisu court après l’art et la renommée sans jamais l’atteindre, laissant sur l’autel de l’art tous ses proches. Son père se suicide après avoir essuyé une banqueroute catastrophique, sa belle-mère le place chez son oncle acariâtre avant de se suicider… Chaque mort donne l’occasion à Machisu d’en saisir l’esthétique macabre, sans que cela semble l’émouvoir. Devenu étudiant, il se lance à corps perdu dans les études d’art, sans pour autant trouver l’originalité qui lui permettrait de devenir célèbre. Il passe sa vie à (mal) copier les grands de ce monde (Picasso, Mondrian, Magritte), tandis que ses camarades meurent ou se suicident pour l’art. Lui poursuit sa vie, qu’il façonne comme une œuvre d’art, avec sa femme qui l’assiste dans son périple artistique, avant de le quitter, elle aussi, lorsque son indifférence le pousse à tenter de donner à la mort de leur fille unique, prostituée, une connotation purement artistique.
Achille et la tortue s’insère dans une trilogie marquée par un fort aspect autobiographique (Takeshis’ et Glory to the filmmaker !). Toutes les peintures sont de Takeshi Kitano lui-même, et le peintre lui-même est son double blond, sorti tout droit de l’imaginaire schizophrène de Kitano dans Takeshis’ (« Beat Takeshi »). Au-delà de la chronique hallucinée d’un artiste en devenir, c’est le statut de l’œuvre et de l’artiste qui est en question : a-t-on besoin de la reconnaissance publique pour être un artiste ? Peut-on vivre uniquement de l’art ? Peut-on trouver une esthétique dans le macabre (à l’exemple des différentes morts qui jalonnent le parcours de Machisu, ainsi que ce moment terrible où le couple d’artistes s’arrête devant un accidenté de la route pour le peindre – et non lui venir en aide). Si Kitano ne donne pas de réponse définitive, c’est que la question n’est pas simple, à l’exemple du vendeur de rue qui questionnent les étudiants en art : « si vous proposez à des miséreux une boulette de riz ou un Picasso, à votre avis que choisiront-ils ? L’art ne sert à rien si on ne survie pas ».





