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L’arpenteur et le cinéaste

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« Pour tout Carroll, nous ne donnerions pas une page d'Antonin Artaud », disait Deleuze dans Logique du sens. Ce qui ne veut pas dire que le grand Gilles dénigre Lewis Carroll, l’auteur quelque peu lubrique d’Alice au pays des merveilles et de La traversée du miroir, mais que Carroll s’est contenté d’être un arpenteur, tandis qu’Artaud est allé au plus profond de sa schizophrénie pour en faire ressortir des morceaux de lui-même.

Se pose maintenant la question de savoir que chroniquer : allons-nous parler d’Alice au pays des merveilles ou du nouveau film de Burton ? Les différences sont si grandes que l’un et l’autre ne sauraient se confondre, car à partir du livre, Burton en a tiré une histoire complètement différente, tant et si bien qu’on ne pourrait guère mettre en parallèle l’œuvre de Carroll et celle de Burton.

Première différence notable, Alice n’a plus sept ans et demie, mais dix neuf. Ce n’est plus le rationalisme victorien des livres de sa sœur auquel elle veut échapper, mais à son mariage forcé avec un roux tout moche. Le propos s’en ressent, Alice n’est plus cette fille espiègle et complètement éprise d’irrationalité  que Carroll décrivait, mais une jeune fille fade et par trop sérieuse (et voilà comment le sous-texte pédophile du livre disparaît... faut pas déconner c'est Disney qui produit !). C’est bien là que le bât blesse, l’actrice qui joue Alice est au mieux médiocre, tandis que le jeu de Johnny Depp s’use de film en film. Le chapelier fou ne l’est plus tant que ça (puisqu’il s’en rend compte). Seuls les seconds rôles sauvent le film, admirable Helena Bonham Carter en reine rouge, et de façon étonnante, Anne Hathaway est excellente en reine blanche maniérée.

Là, nous sommes au tournant de cette critique. Soit nous prenons le parti du livre, et nous disons que Burton n’a absolument rien compris à l’esprit qui animait Carroll, soit nous considérons que Burton en a fait une œuvre original, qui s’écarte complètement de la légende. Burton choisi en effet quelques éléments du livre, certains passages obscurs, pour en faire un tout cohérent. Oui, vous avez bien lu COHERENT, ce que n’est, ce que ne peut être le livre. Carroll a fait du pays des Merveilles une allégorie de la folie douce qui anime l’enfance, Burton en fait une aventure épique. Le chapelier est fou, le lièvre de mars aussi, les deux reines, les plantes, bref tout le monde se vautre dans la schizophrénie joyeuse, alors que Burton en fait un mal qu'il faut soigner, ou au mieux apprivoiser. Ils sont fous car le pays des Merveilles est déréglé par l’influence de la reine rouge qui impose sa loi despotique à tout le monde, alors que dans l’esprit de Carroll, la reine rouge est le prototype même du roi Guayaki que décrit Clastres dans La société contre l’Etat : elle parle, elle décrète, elle veut couper des têtes mais n’y arrive pas. Comme le procès qui clôt le livre, la parole n’est pas performative, elle est là pour expurger l’agressivité, n’a aucun sens et ne cherche pas à en avoir.

Reportons-nous encore à Deleuze dans Logique du sens lorsqu’il compare Carroll et Artaud : « la première évidence schizophrénique, c’est que la surface est crevée. Il n’y a plus de frontière entre les choses et les propositions, précisément parce qu’il n’y a plus de surface des corps. Le premier aspect du corps schizophrénique, c’est une sorte de corps-passoire […] Dans cette faillite de la surface, le mot tout entier perd son sens. Il garde peut-être un certain pouvoir de désignation, mais ressenti comme vide ». Si Carroll n’est qu’un arpenteur, Burton est encore plus loin de la surface, au lieu d’aller au fond de la folie, il plane dans l’éther du réel. Seul Terry Gilliam, à une certaine époque de sa vie, aurait pu à la rigueur retransmettre l’esprit d’Alice. D'ailleurs, malgré tous ses défauts, L'imaginarium du docteur Parnassus arrive à faire mieux que Burton, avec moins de moyen et un scénario nécessairement bancal.

Bref, il faut alors prendre le film de Burton comme une épopée qui a autant à voir avec le livre de Carroll que La ligue des gentlemen extraordinaires a à voir avec la bédé d’Alan Moore. En ce sens, le film de Burton est plutôt bon, on y croit comme lorsque l’on regarde une aventure antique. Seule l’utilisation de la « marque » Carroll choque, lorsque vient la morale (alors qu’il n’y en a jamais, comme nous le fait comprendre Carroll lorsqu’il narre l’histoire du Morse et du Charpentier). La morale de l’histoire, c’est qu’il faut garder son innocence de l’enfance… en allant coloniser la Chine et ouvrir des comptoirs. Alice, ou la genèse de la gouvernementalité coloniale. A gerber.

 

A noter : la BO est également dégueu. Avril Lavigne (comme vous pouvez le constater plus bas), et encore pire : Tokio Hotel, beurk. J'ai rien vu de pire depuis la BO du James Bond A view to a kill par Duran Duran. Et la 3D sert décidément à rien (à part vous faire cracher 3 euros de plus).

Et on se quitte avec une note plus culturelle, en compagnie d'Artaud et de "Avec moi dieu-le-chien...", tiré du recueil L'ombilic des limbes. Lisez-le si ce n'est pas déjà fait.

Avec moi dieu-le-chien, et sa langue
qui comme un trait perce la croûte
de la double calotte en voûte
de la terre qui le démange.

Et voici le triangle d’eau
qui marche d’un pas de punaise,
mais qui sous la punaise en braise
se retourne en coup de couteau.

Sous les seins de la terre hideuse
Dieu-la chienne s’est retirée,
des seins de terre et d’eau gelée
qui pourrissent sa langue creuse.

Et voici la vierge-au marteau,
pour broyer les caves de terre
dont le crâne du chien stellaire
sent monter l’horrible niveau.

 

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