Les sans-papiers de mon père
Mardi, 06 Avril 2010 13:32
Administrateur
Vous voyez Welcome, le film de Philippe Lioret ? Un jeune réfugié afghan débarqué à Calais trouve refuge chez un maître de natation fraîchement divorcé (Vincent Lindon). Très réaliste, le film suivait le combat de ces deux hommes dans leur affrontement avec la réalité et l’administration française. Bon, vous prenez Welcome, et vous mettez Lucchini et Viard et une situation typique de la comédie française et vous obtenez Les invités de mon père. Contre toute attente, ça marche, malgré quelques couacs, justement parce que ce n’est pas de la comédie française stricto sensu.
Alors qu’on attendait quiproquo et dialogues bien sentis, bons sentiments bobos et fraternité universelle, nous avons là mensonges, mesquinerie et voyeurisme, mais avec le sourire et l’acidité des films français, qui quand ils ne sont pas caricaturaux, sont plutôt bons. Ici, la réalisatrice s’amuse à prendre les spectateurs à contre-pied. On s’attendrait à ce que le grand père, médecin, ancien résistant et militant de l’avortement, accueille une famille malienne et communie avec eux dans un relativisme culturel ludique et joyeux. Ce sera finalement une émigré géorgienne avec sa fille, paradigme de la beauté froide (mais tape-à-l’œil) des steppes glacées de l’Oural. Contrairement à ce qu’on pourrait attendre, aucune compassion dans le traitement de la clandestine n’est distillée : elle est raciste (« même s’il n’est pas privé, c’est un bon lycée, il n’y a pas de noirs et d’arabes », tu m’étonnes, à côté de la rue Gay-Lussac…), vénale, vulgaire et aguicheuse. La bonté altermondialiste du Ve arrondissement en prend un coup… Le film n’évite cependant pas les caricature, justement parce qu’il veut en éviter certains : la petite-fille du médecin, militante pour les sans-papiers nous fait le coup de la petite fille riche rebelle en pleine crise œdipienne, tandis que le topos de la Russe vénale vient remplacer celui du gentil Noir, mais n’en demeure pas moins un idéal-type. On est moins gêné par les petites mesquineries de la nature humaine que par l’image qui transpire de ce portrait en demie-teinte : si on ne peut pas trop se moquer des immigrés africains, pourquoi ne pas s’en prendre aux ex-URSSiens ?
Là où le film est très bon, c’est quand il croque les enfants du médecin : Karin Viard a voulu faire comme papa, médecin généraliste, elle bosse à l’hôpital, sort avec un type bien sous tout rapport (donc chiant), tandis que Fabrice Lucchini campe l’anar de droite (tiens tiens, ce n’est pas un rôle de composition), qui s’est rebellé contre l’autorité parentale en devenant avocat d’affaire prospère et occupé. L’une devra apprendre à tuer le père, l’autre à se réconcilier avec lui. Les certitudes de Karin Viard s’écroulent lorsqu’elle apprend que, malgré toutes ses gloires passées, son père peut se montrer lubrique et salaud, tandis que Lucchini défend son père accusé d’égoïsme. Les relations frère/sœur sont bien écrites, bien interprétées. Seule la fin laisse à désirer, où le délire lucchinien de la littérature comme porte de la vie prend le dessus sur le cours du film.
L’actualité rattrape le film. L’évacuation du piquet de grève de la rue du Regard et l’intervention policière nous prouve que les sans-papiers ne sont plus si invisibles que ça, même si le gouvernement continue à ignorer leur participation à la société française. Enfin, on ne crée pas un Ministère de l’identité nationale pour rien…
Edit : on me fait remarquer que la Moldavie ne se trouve pas du tout à côté de l'Oural. J'y consens. Que ne ferait-on pas pour un bon mot.
Mise à jour le Jeudi, 15 Avril 2010 13:29
Dégoûts et des couleurs
Jeudi, 25 Mars 2010 15:27
Administrateur
Si le goût appartient à une classe, comme disait l’ami Bourdieu, gageons que nous ne défendons celui de la classe dominante. La folie des classements en cette fin de décennie dessine le goût d’une critique pseudo-engagée, des Inrocks aux Cahiers en passant par Positif. Reconnaissons à Positif une certaine cohérence entre leur position ancrée « à gauche » et leur engagement esthétique. Mais quand on fait l’éloge de Campion et son dernier film chiant comme la mort, on ne peut pas se poser comme défenseur d’une esthétique révolutionnaire, au sens de Benjamin.
Ni populo, ni chiant.
Voila la doctrine que l’on essaiera de s’imposer. Entendons-nous, le sens de « populo » ne signifie pas que nous vouons aux gémonies les productions satisfaisant les bas instincts des masses prolétaires, mais que nous refusons de considérer un film comme un produit que l’on serait susceptible d’échanger dans un marché. Un film produit comme un baquet de lessive, ce n’est pas un film, c’est un baquet de lessive. Ce qui ne veut pas dire que des films populaires ne puissent être intéressant, beaux ou tout simplement pertinents. Les films d’Appatow, de En cloque mode d’emploi à Funny people, ils nous disent quelque chose à propos de la société américaine derrière un ton volontairement régressif, que la pseudo-branchitude des films torturés français ne saurait rendre. Tout comme Shutter Island qui derrière son gros budget et ses grosses stars montre mieux que quiconque les mécanismes d’une société d’enfermement.
Tout comme il ne faut pas confondre film à portée social et film chiant. Belvaux, Jia Zhang-Ke, sont des réalisateurs qui captent les tensions sociales et les recrachent de manière brute, brusque. Ce sont des films qui font appel à l’intelligence du spectateur, un « spectateur émancipé », et non pas passif.
L’idéologie dominante est l’idéologie de la classe dominante.
Bien entendu, nous serons souvent en accord avec le bon goût de la critique française (par exemple sur le cas Jia Zhang-Ke), mais pas pour les mêmes raisons. Pour certains la forme prime, pour d’autre c’est le fond. Gageons que « la forme au service du fond » soit notre mot d’ordre, mais pas n’importe quel fond, ni n’importe quelle forme. Ce qui importe c’est de voir quelles sont les films rejetés par la critique, ceux qu’elle tait, qu’elle ne prend pas la peine de critiquer car elle y voit un « art mineur ». Le film de genre, le film de série B, celui qui n’intéresse pas la troïka de la critique cinématographique mérite notre attention. Car nous pouvons y voir ce qui manque dans les autres films.
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Le talent d’Achille
Mardi, 16 Mars 2010 14:56
Administrateur
Mes titres sont de plus en plus drôles. Je devrais travailler pour Libération (quoique leur « ivre de formes et de peintures » et pas mal non plus). Kitano, que les fans de samouraïs connaissent bien depuis Aniki mon frère et Zatoichi. Dans Achille et la tortue, son dernier film, Takeshi Kitano nous livre une réflexion très visuelle sur la place de l’œuvre d’art et de l’artiste. Nous suivons tout au long de ce film l’histoire de Machisu, qui, parti avec un pinceau en argent dans la bouche (son père étant le parrain industriel de son bled natal), se retrouve seul avec son talent d’artiste en bandoulière. Tout comme Achille qui ne parvient jamais à attraper la tortue, Machisu court après l’art et la renommée sans jamais l’atteindre, laissant sur l’autel de l’art tous ses proches. Son père se suicide après avoir essuyé une banqueroute catastrophique, sa belle-mère le place chez son oncle acariâtre avant de se suicider… Chaque mort donne l’occasion à Machisu d’en saisir l’esthétique macabre, sans que cela semble l’émouvoir. Devenu étudiant, il se lance à corps perdu dans les études d’art, sans pour autant trouver l’originalité qui lui permettrait de devenir célèbre. Il passe sa vie à (mal) copier les grands de ce monde (Picasso, Mondrian, Magritte), tandis que ses camarades meurent ou se suicident pour l’art. Lui poursuit sa vie, qu’il façonne comme une œuvre d’art, avec sa femme qui l’assiste dans son périple artistique, avant de le quitter, elle aussi, lorsque son indifférence le pousse à tenter de donner à la mort de leur fille unique, prostituée, une connotation purement artistique.
Achille et la tortue s’insère dans une trilogie marquée par un fort aspect autobiographique (Takeshis’ et Glory to the filmmaker !). Toutes les peintures sont de Takeshi Kitano lui-même, et le peintre lui-même est son double blond, sorti tout droit de l’imaginaire schizophrène de Kitano dans Takeshis’ (« Beat Takeshi »). Au-delà de la chronique hallucinée d’un artiste en devenir, c’est le statut de l’œuvre et de l’artiste qui est en question : a-t-on besoin de la reconnaissance publique pour être un artiste ? Peut-on vivre uniquement de l’art ? Peut-on trouver une esthétique dans le macabre (à l’exemple des différentes morts qui jalonnent le parcours de Machisu, ainsi que ce moment terrible où le couple d’artistes s’arrête devant un accidenté de la route pour le peindre – et non lui venir en aide). Si Kitano ne donne pas de réponse définitive, c’est que la question n’est pas simple, à l’exemple du vendeur de rue qui questionnent les étudiants en art : « si vous proposez à des miséreux une boulette de riz ou un Picasso, à votre avis que choisiront-ils ? L’art ne sert à rien si on ne survie pas ».
Fuck la critique...
Samedi, 13 Mars 2010 22:57
Administrateur
… c’est un peu ce que l’on a envie de dire ce moment à propos des deux films que mon collègue mais néanmoins ami a présenté avant moi, à savoir La rafle et Shutter Island. Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas vous refaire une critique de ces deux films, mais une critique de la critique (Une Critique de la Critique critique dirait l’ami Karl). Non pas que les deux films soient comparables (quoique le traitement de la Seconde Guerre mondiale soit au centre de ces deux films), mais que certains critiques de cinéma, et souvent les mêmes, ont encensé l’un au détriment de l’autre. Et je ne parle pas de BHL qui dans Le Point distille toute sa médiocrité à propos de Shutter Island, c’est à se demander si comme pour l’affaire Botul, Nanard a-t-il vraiment pris la peine de voir l’œuvre avant de la critiquer ?
Prenons La rafle. Une œuvre esthétiquement mauvaise, dont le jeu des acteurs reflète l’amateurisme du propos. On se demande bien ce qu’on foutus les historiens engagés comme consultants pour avoir permis au semblant de réalisatrice de nous infliger cela. Les journaux louent le talent de Mélanie Laurent (le film est « porté par l'interprétation tendue et déchirante de Mélanie Laurent » nous dit Le Figaro) et saluent une « œuvre utile » (La croix). Le fait que je cite des journaux « de droite » ne doit pas nous faire oublier que du côté de la gauche molle (L’Obs), l’éloge est en tout point pareil. Pourquoi ? Parce que cette œuvre est à l’instar de ses admirateurs, molle, consensuelle et évite de faire des vagues. La rafle dédouane en grande partie les français, simples badauds comme ceux qui étaient au pouvoir. A côté de l’Hitler désaxé que l’on nous donne à voir, Pétain fait mine de grand père gentil. Pas un français n’est au fond antisémite, tous se plient en quatre pour aider les juifs déportés (à part les gendarmes). Les pompiers sont trop cools, les prêtres sont philosémites, les directeurs d’écoles se battent pour leurs étudiants juifs, les concierges (sic) préviennent les habitants juifs de la descente de police… Ces actes, qui individuellement ont bien existés (sinon comment expliquer qu’une grande partie des juifs français aient réchappés à la déportation ?) sont surreprésentés et glorifiés. Alors que la lâcheté, l’avidité, la méchanceté ou tout simplement la neutralité sont balayés d’un revers de main. Depuis Le chagrin et la pitié c’est un sacré retour en arrière (pour ne pas dire « révisionnisme ») auquel on assiste. Et c’est bien ce qui fait plaisir à La Croix (le prêtre est cool), Le Figaro (qui se réjouit de la réhabilitation de Pétain) ou l’Obs (unité nationale et molesse du propos). Le film est bien trop didactique pour faire preuve de finesse (on y apprend qu’il fallait croire Hitler quand il programmait dans Mein Kempf la destruction des juifs), tandis que les alliés anglo-américains sont bien heureusement épargnés. Que dire des personnages ? Ils représentent chacun un topos particulier du juif : le communiste, le sioniste, celui qui se résigne, celui qui croyait en la France, celui qui arrive à s’enfuir… En schématisant au possible les personnages, la réalisatrice ne fait preuve d’aucune complexité dans la construction des caractères. Les blagues de Gad Elmaleh tombent à plat. D’ailleurs quel idée de confier le rôle d’un communiste polonais à un sépharade, d’autant que beaucoup de ses réactions sont anachroniques (les trois étoiles annonçant la fin de shabbat doivent plutôt venir de l’histoire personnelle de la réalisatrice que d’une reconstitution quelconque du rapport au judaïsme de cet émigré trotskiste, marié avec une femme religieuse…).
L’autre injustice est celle faite à Shutter Island. BHL traite quasiment Scorsese d’antisémite dans sa présentation du camp de Dachau (alors qu’aucun des déportés n’est juif dans le « traveling totalitaire » qui ne montre que des prisonniers politiques). Les cahiers du cinéma parlent de « grossièreté » et de « surplace ». On aimerait savoir comment les Cahiers du cinéma voudraient retranscrire l’enfermement et la folie si ce n’est dans la contigüité de l’espace. On les laissera faire de la mauvaise exégèse de Deleuze en nous recadrant sur Foucault. Le film se prête plutôt bien à ce genre d’analyse, on ne peut en effet traiter de la folie, de l’asile et des camps sans se référer à notre ami chauve. Depuis que Pinel a libérer de leurs chaînes les fous, il a placé la folie dans le cadre de la médecine et fait rentrer le fou dans une relation médecin/patient que traduit très bien le film. Le fou est ainsi considéré comme déviant par rapport à une norme que l’on va essayer de lui faire intégrer à coup d’analyse, d’aveux, et de lobotomie. Sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, Shutter Island est un film à plusieurs niveaux, qu’il faudrait revoir pour mieux apprécier. Ce qui est intéressant, et finalement dérangeant dans ce film, c'est qu'il nous prend par surprise. On s'attend à à trouver un lien de parenté explicite entre les camps de concentration nazis et l'asile, mais la réalité est beaucoup plus complexe. L'asile, ce n'est pas le camp de la mort, c'est d'ailleurs une technique beaucoup plus ancienne, mais ils participent tous deux à une redéfinition de la norme et du couple intérieur/extérieur, tout comme la prison. Le fameux « retournement de situation » n’est finalement pas si important et s’insère assez naturellement dans la trame du film. Certes, certaines ficelles sont grosses, tandis que d’autres points auraient mérités un éclaircissement, mais au total, ce film arrive bien à instaurer une ambiance paranoïaque et nous fait entrer aux confins de la folie. On croit ainsi plus à cette fiction assumée qu’à l’ersatz de docu-fiction qu’est La rafle.
Mise à jour le Samedi, 03 Avril 2010 00:39
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